Où sont-ils, général Massu ? Par Jules Roy

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En 1971, le général Massu publie « La Vraie Bataille d’Alger ». C’est immédiatement un best-seller. Il est notamment longuement interviewé à la télévision par Pierre Dumayet, qui ne le malmène pas outre mesure. Jules Roy, né en Algérie, catholique comme Massu, ancien de la France Libre comme Massu, quitta l’armée française pendant la guerre d’Indochine après avoir constaté qu’elle s’y comportait « comme les SS ». Scandalisé par le livre du général, Jules Roy publie  « J’accuse le général Massu » (1972, Le Seuil, L’Histoire immédiate). 120 pages d’une force époustouflante qui mériteraient vraiment d’être rééditées.

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En dépit de la gravité des attaques portées par Jules Roy à son encontre, Massu ne réagit pas. Par ailleurs, attaqué en diffamation par Paul Teitgen, il est condamné à retirer trois pages de son livre. On trouvera ici quelques pages dans lesquelles Roy demande en quelque sorte des comptes sur les 3024 disparus musulmans dénombrés par Paul Teitgen, secrétaire général de la Préfecture d’Alger, durant les sept premiers mois du cataclysme de tortures, de viols et d’assassinats maquillés en « disparitions » qui s’abattit sur Alger sous le commandement de Massu, avec l’approbation des socialistes Guy Mollet, président du Conseil, et de Robert Lacoste, ministre-résidant en Algérie et alors que François Mitterrand était ministre « de la Justice ».

« Si nous avons fini par connaître le sort de Maurice Audin, et si Henri Alleg, échappé de vos griffes, a pu faire tant de bruit avec son livre, si des juges ont été contraints d’ouvrir des instructions, et si des tribunaux ont pu convoquer des témoins à leur barre, c’est que les accusateurs étaient des nôtres. Mais les autres, général Massu ? Les milliers d’autres ? La pauvre troupe des militants et des non-militants, des suspects et des innocents, des poseurs de bombes et de ceux qui n’étaient coupables que de s’appeler d’un nom arabe ou d’habiter la Casbah, des anciens tirailleurs qui croyaient être épargnés en tendant à vos officiers la liste des citations gagnées sur les champs de bataille de nos guerres à nous et qu’on déchirait sous leurs yeux en leur disant : » Voilà ce que la France vous répond…. », la triste, longue et innombrable multitude des misérables aux dents brisées et à la tête fracassée, aux poitrines défoncées, au dos déchiré, aux membres disloqués, cette misérable armée d’éclopés et de bancals, abrutis par les humiliations, ces héros de la honte ou ces naïfs que vous avez rendus enragés, où sont-ils ?

Où sont-ils, les journaliers de la rue Annibal, les boulangers, les manœuvres et les dockers de l’impasse du Palmier, les comptables et les magasiniers, les bijoutiers et les laitiers de la rue de la Lyre, les conducteurs et les receveurs de trolley-bus de la rue Caton, les commerçants, les chauffeurs, les imprimeurs de la rue des Coulouglis, les instituteurs, les maîtres d’internat, les médecins et les infirmiers de la rue de Chartres, les menuisiers et les coiffeurs de la rue Kléber, les cafetiers de la rue Bruce, les jardiniers de la rue du Sphinx, les cordonniers de la rue du Chat, les employés d’administration, les caissiers de la rue Salluste, les chauffeurs de taxi de la rue des Abencérages et de la rue du Divan, les bouchers de la rue du Centaure, les gargotiers, les marchands de légumes de la rue Jugurtha, les cheminots, les épiciers, les brocanteurs de la rue Marengo, les laitiers, les forains, les pâtissiers, les tailleurs de la rue de la Gazelle, les fleuristes, les miroitiers, les camelots et les plombiers de la rue de la Girafe et de la rue des Lotophages, tous ceux que vos bérets rouges, vos bérets noirs ou vos bérets bleus allaient cueillir parfois dans es bains maures ou dans les mosquées, déversaient dans les chiourmes de Bei-Messous et de Ben AKnoun, enfermaient dans les grottes de vos villas des hauts d’Alger et du Sahel, enchainaient quelquefois par le cou et par les mains les uns aux autres comme des bêtes et interrogeaient pendant des nuits et des nuits avec des tenailles, des électrodes et des cigarettes, tous ceux que vous arrêtiez parce qu’ils étaient trop bien habillés ou qu’ils avaient une tête qui ne vous revenait pas, que vous battiez jusqu’à ce qu’ils s’évanouissent, que vous entassiez dans ce que vous appeliez des centres d’hébergement munis de souterrains et d’abattoirs ou que vous transfériez dans vos ateliers de la Corniche et de l’allée des Mûriers, oui, où sont-ils ? Où sont les quatre-vingt-dix malheureux asphyxiés au printemps 1957 dans des cuves à vin de quelques domaine de la Mitidja, et comment se nomment ceux qu’on trouvait sur les plages et sur les brise-lames du port, ligotés dans des sacs ? Où sont-ils, ceux que parfois, quand un avocat demandait de leurs nouvelles, vous déclariez avoir remis en liberté ou ne figurant pas sur vos fichiers, ou enfuis ? si nombreux que la préfecture d’Alger et certains secteurs avaient dû imprimer des circulaires pour répondre que les enquêtes n’avaient pas permis de retrouver leur passage, ceux à propos desquels Mme Massu, présidente de « l’Association pour la formation de la jeunesse », demandait des autorisations de visite, les jeunes, les vieux les pères de famille et les orphelins, les garçons dont les mères folles de douleur venaient pleurer en silence devant les commissariats de police et les casernes ? (…)

Comment savoir, n’est-ce pas, ce que sont devenus tous ces Abdenaïn, ces Abou, ces Achache, ces Adder, ces Aït Saada (ce qui veut dire les fils du bonheur), ces Amraoui qu’on a entendu crier toute une nuit, ces Asselah, ces Ayadi et Ben Ali, ces Bachana et ces Bendraham qu’on a ramenés chez eux pour fouiller leur maison, puis rembarqués, ces Barkate et ces Ben Moulay, ces Bendris et ces Baziz, ces Bécha et ces Bouabdallah et ces Bouchakour, ces Bouderbel et ces Bouzid, ces Chouchi et ces Cheddad, ces Dahmane et ces Djegaoud, ces Diffalah et ces Djafer, ces Djanaddi, ces Douadi dont on a seulement repêché le portefeuille et les papiers, ces Djouder, ces Essgir, ces El Keddim, ces Fadli, ces Gaoua et ces Guenndour, ces Hamdani et ces Hammache, ces Issaadi, ces Kaïm, ces Kadem, ces Kherfi, ces Kherbouche, ces Laghouati, ces Mahieddine et ces MAbed, ces Madjene, ces Mammeri, ces Merouane dont on a volé les économies, ces Mimoun, ces Moktari, ces Nourine et ces Nachef, ces Ouamara et ces Ouaguenouni, ces Rahim, ces Sadfi, ces Sadi, ces Sakani, ces Sifaoui dont les corps ont été arrosés d’essence et brûlés, et tous les Slimi les Taalbi, les Tabarourt, les Tazir, les Touati, les Yaker, les Younsi, les Zouïches, les Zergoug, les Zigara et les Ziane, où sont-ils Vierge souveraine ? (1) En quel martyrologe figurent-ils puisque vous avez ordonné que « le secret le plus absolu » devait être assuré en ce qui concernait « le nombre, l’identité et la qualité des suspects arrêtés » ? Tous échappés, tous victimes, selon vous, de règlement de comptes. En vérité tous libérés d’une rafale de mitraillette ou étouffés la tête dans un seau d’eau, tous enfouis sous la chaux dans les fosses, tous brisés, tous écrasés. Par vous.

Si vous l’osez, général Massu, demandez-leur d’intercéder pour vous le jour du jugement dernier.  »

Jules Roy, J’accuse le général Massu, Le Seuil, Paris, 1972, p. 74-79.

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Jules Roy tire cette liste de noms de celle que les avocats Jacques Vergès et Michel Zavrian envoyèrent au président de la Croix Rouge fin août ou début septembre 1959. Elle comportait 150 fiches de « disparus », parfois très circonstanciées. Elle a été publiée pour la première fois dans les Temps Modernes, n°163, septembre 1959, sous le titre Le « Cahier Vert » des disparitions en Algérie. Voir aussi : Pierre Vidal-Naquet, « Le cahier vert expliqué », in « Les crimes de l’armée française », Maspero, 1975.  Elle n’eut à peu près aucune suite judiciaire. Notons que certaines mères désespérées d’avoir des nouvelles de leurs fils s’étaient adressées à l’association « Pour la Formation de la Jeunesse », présidée par … Mme Massu. Les Temps Modernes publient notamment le fac-similé d’une réponse manuscrite à cette association rédigée par le directeur du camps de Beni-Messous : « soit fait retour à Mme Jacques Massu en ayant l’honneur de lui faire connaître que l’intéressé ne se trouve pas dans notre centre. » (p. 522).  Les services de la Préfecture d’Alger avaient pourtant enregistré une assignation à résidence du jeune homme à Beni-Messous. Camp-Volant

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