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hallali grande
Gustave Courbet « L’hallali du cerf »,1867. Musée des Beaux-Arts, Besançon.
La télé, 19 octobre au soir. Hollande a parlé. On se téléporte à Mitrovica, dans
un de ces pays dont on n’explique rien, même pas où c’est, pas le
temps, mais dont certains se souviennent avoir entendu le nom il y a
longtemps. Sweet home Kosovo.  Dans l’intimité douillette des Dibrani.  « L’Ile de l’Expulsion », en quelque sorte. C’est reparti. Entrez et voyez, c’est gratuit et croustillant.
 
 
Tout l’après-midi on les a vues ces images, faites pour qu’on comprenne encore mieux pourquoi des gens pareils ne peuvent pas rester chez nous.
On « sait » déjà que le père est menteur, voleur, cogneur, feignant, un
vrai Rom quoi (1). Eh bien les images confirment, en boucle sur toutes les
chaînes « d’information »: même pas rasé, les yeux globuleux, tantôt
obséquieux, tantôt éructant comme un démon, le tout dans un sabir
désolant. Il pourrait jouer dans « le Juif Süss ».Quelle corrida !La meute de caméras, micros, stylos, l’affole, il brandit des papiers, sûrement pas des
vrais, en faisant des volte-face devant les micros comme un sanglier aux
abois. On vient de lui dire qu’on a le rapport d’inspection et que c’est
mal barré. Le voilà qui s’énerve, il dit des insolences sur la France.
Aucun respect ! Il dit même qu’il reviendra quand même en douce ! On n’a
pas vu ses doigts, mais ils pourraient bien être crochus. On élargit le
cadre. C’est un de ces bordels ! Des gosses partout, pas coiffés, sapés
chez ma tante, couchés n’importe où, les uns sur les autres. La mère qui
s’y met. Et que je te vocifère. C’est qu’ils nous menacent, en plus.
Aucune tenue médiatique. Affaire classée. Affreux, sales, méchants.
Passez à autre chose, ça commence à bien faire.
 
Journal de France 3 à 19 H 30. Surprise. Des plans serrés. Une famille
rassemblée, recueillie dans la pénombre autour d’un blackberry qui
retransmet le discours tant attendu. On voit l’anxiété sur les visages.
Puis le père lève vers la caméra un regard d’être humain en train de
réaliser que son sort est scellé. Que l’errance dont il ne se rappelle
même pas le début va reprendre. Des papiers, une nationalité, il n’en
aura peut-être jamais. Un blanc. Léonarda fronce les sourcils, se
demande visiblement si elle a bien compris ce qu’Hollande a dit avec son
air tellement gentil. Avec son père, elle a distribué des tracts pour lui
pendant la campagne. Même pas payé, mais ça leur faisait plaisir.
Qu’est-ce qu’il a dit ? Léonarda, « mais elle seule », il a dit avec une pointe
d’insistance dans la voix. Un blanc, ils encaissent le choc.. Les  grands yeux de
Léonarda, une main sur l’épaule de son père, ceux de sa grande sœur,
s’embuent. Le père est sonné, silencieux. Il ne trouve pas quoi dire.
Qu’est-ce qu’elle en pense ? On voit bien que, tout comme nous, elle avait pensé à tout, sauf à ça. Mais la réponse fuse, d’une traite, un éclair de dignité dans le regard : elle ne partira pas sans sa famille. Comme une évidence
qu’on n’a pas besoin de dire.
 
Tout ça pour rien. Après la honte du bus et l’expulsion, après la nuit
sur un banc dans un parc à Mitrovica (2), l’espoir était revenu. Un logement, des centaines d’appels sur son portable. Une invasion de dizaines et de
dizaines de journalistes, bienveillants, dégoulinant même d’empathie,
rechargeant son crédit pour qu’elle reste en contact, hochant la tête
pour approuver ses arguments, l’encourager à expliquer. Les sms des
copines de Pontarlier. « Léo, on t’a encore vue à la télé, trop la classe
! ». Son nom sur les pancartes de milliers de lycéens à Paris ! Dans la
bouche de tas de gens célèbres et puissants ! Son expulsion ?
Inadmissible, scandaleux, honteux, ils ont bien dit. Et elle qui a
tellement bien expliqué, encore et encore, avec application, comme un
travail, au nom de toute la famille, fière d’elle. Elle croyait que ça
suffirait. Qu’elle retournerait au collège Malraux de Pontarlier.
Mais non.
Dernier plan : des bagages, pour huit.

notes :

1

C’est le ministère de l’Intérieur qui a fait sonner l’hallali. Il a délibérément et illégalement diffusé à une presse française complaisante et avide de salir les Dibrani –  « Le Figaro » en tête – des informations parcellaires et tronquées, violant ainsi le droit à une vie privée d’un homme qui n’a jamais été condamné.

Fainéant : les demandeurs d’asile n’ont pas le droit de travailler depuis le gouvernement Rocard, sauf dérogation. L’employeur doit alors  payer une taxe (un mois de salaire). La préfecture du Doubs a refusé une promesse d’embauche (20h par semaine pendant 6 mois) faite à Dibrani.
Cogneur : Léonarda et Maria semblent avoir porté plainte pour des « violences » commises par leur père qui supportait mal de les voir se comporter comme des adolescentes françaises. Plainte retirée.
Voleur : un petit larcin (sans quoi on n’aurait pas manqué de détailler les faits) ayant abouti à … un rappel à la loi.
Menteur : de nombreux demandeurs d’asile estiment devoir cacher certains épisodes de leur vie chaotique pour obtenir l’asile. Y compris ceux qui y ont droit sans l’ombre d’un doute possible. Les officiers de l’OFPRA le savent bien.

L’ignoble petit jeu a consisté à focaliser l’attention sur le père, pour faire oublier le sort fait aux enfants, tout particulièrement à deux adolescentes qui étaient en voie d’émancipation en France et qu’on a renvoyé à l’oppression. La quasi-totalité des media l’a joué, faisant fond de façon irresponsable sur le racisme ambiant. Quelques annonces bidons (« la sanctuarisation de l’école », pas des élèves, la « main tendue » par Holande (plutôt le coup de pied au c…) ont tiré le rideau.

2

Le Conseil d’Etat a condamné l’OFPRA en mars 2012 à retirer le Kosovo de la liste des « pays d’origine sûrs » des demandeurs d’asile, en raison des « violences » qui y sont perpétrées, notamment contre les Roms. Le seul Rom policier doit faire la circulation avec un gilet pare-balles. Quelques jours après son arrivée, madame Dibrani a été frappée dans la rue et conduite à l’hôpital.

Camp-Volant

20/10/2013

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