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landmesser2 Une amie vient de me signaler cette extraordinaire photo. Une homme se croise ostensiblement  les bras au beau milieu d’une foule d’hommes, plus quelques femmes, où tous font le salut nazi. Elle m’était inconnue. Mon premier réflexe est de me dire qu’il s’agit très  probablement d’une mise en scène pour le cinéma ou d’un faux, comme le net en produit des myriades. On ne me la fait pas.

Deux clics plus tard, j’en suis pour mes frais. Même Wikipédia connaît et je me rends  compte que la photo a déjà fait le tour du monde en 2011 et 2O12, après, raconte le Washington Post, qu’un site japonais l’ait publiée. En fait, sa première publication, dans un journal allemand, semble dater de 1991. Une des propres filles de l’homme qui ne salue pas Hitler l’y aurait reconnu. Mais j’arrête maintenant de parler au conditionnel. Il s’appelle August Landmesser. Il était un travailleur allemand de l’arsenal Blohm & Voss de Hambourg. La photo, selon la presse, a été prise lors de l’inauguration navale d’un vaisseau d’entraînement, le 13 juin 1936. En présence du Führer lui même. L’arrivée d’Hitler au pouvoir et sa politique de réarmement, naval compris, ont été une excellente affaire pour Blohm & Voss qui emploie 14 000 ouvriers à cette date. Auxquels, soit dit en passant, s’ajouteront en 1944 un certain nombre de forçats, déportés dans son propre camp de concentration,  l’un des 90 camps annexes de Neuengamme, près d’Hambourg.

L’Express.be., parmi d’autres,  nous dit :

Landmesser a rejoint le parti nazi en 1931, dans l’espoir d’y obtenir un emploi et il y est resté membre (sic) jusqu’en 1935. Après qu’il ait eu deux enfants avec Irma Eckler, une Juive, on l’a accusé d’avoir « déshonoré la race » sous les lois raciales nazies et il a été traité comme un opposant au régime du Troisième Reich. Son épouse a été arrêtée en 1938 par la Gestapo et elle a été emprisonnée. Elle est morte pendant la guerre. Leurs filles, Ingrid et Irène, ont été séparées. Après avoir apparemment purgé une peine de prison de 1938 à 1941, August Landmesser est libéré pour servir dans l’armée. Il disparait en mission (en 1944, peut-être en Tunisie CV) et on le tient finalement pour mort.Sa fille Irène a rassemblé des documents sur ses parents et a publié un livre où elle raconte l’histoire de cette famille déchirée par l’Allemagne nazie.

La photo de son refus de s’associer au cérémonial nazi a donc été massivement diffusée par l’internet : presse numérique, blogs, facebook, tweeter, etc.. August est devenu une icône de la désobéissance civile, nous dit-on.

Mais pourquoi ai-je douté de l’authenticité de cette photo ? Parce qu’il le faut toujours, certes, mais aussi parce qu’elle est …. vraiment trop belle pour être vraie.

D’abord on ne sait rien, apparemment, sur l’auteur de cette photo. Elle n’est pas sourcée. Ensuite, son histoire est un peu trop sensationnelle : prise en 1936, elle disparaît plus d’un demi-siècle, ce qui est surprenant au vu de son caractère exceptionnel.

Surtout, l’image elle-même sent le cinéma : on repère l’homme au premier coup d’œil dans une foule dense. A la réflexion, c’est parce qu’il se tient droit, au milieu d’employés du chantier naval qui, eux, se penchent quelque peu en avant pour faire le salut hitlérien. Beaucoup de bouches sont ouvertes, sûrement pour crier « Heil Hitler », lui la ferme, et arbore même un sourire en coin de défi. Il paraît probable que la foule, en retrait de laquelle il se tient, est en train d’acclamer Hitler qui passe devant elle. Ce qui donne encore davantage d’audace et de force à son (non) geste.

Du coup, il paraît vraiment résister physiquement, insolemment, à l’élan nazi (réel ou supposé) des foules tant manipulées et méprisées par Hitler. Il paraît incarner le défi au nazisme.

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Remarquons également que le hasard fit vraiment bien les choses photographiques ce jour-là : August Landmesser porte un vêtement clair au milieu de collègues en tenues souvent plus foncées. Beaucoup portent la casquette ouvrière, pas lui. Et un rai de lumière, qui lui fait plisser les yeux, s’est aussi mis de la partie. La photo parfaite ! Certainement prise par un photographe professionnel. Et probablement nazi.

Beaucoup de questions se posent à nous. Au fait, ce photographe, lorsqu’il prend ce cliché depuis une fenêtre d’un immeuble élevé, a-t-il remarqué August ? S’est-il dit: « mais il y a un salopard au milieu qui ne salue pas le Führer ?! », ou bien : »respect, mon gars », ou bien rien du tout parce qu’il pond de l’image de propagande, que cette scène, sans August, est particulièrement routinière et qu’il la regarde à peine ?

A-t-elle été publiée par mégarde telle quelle , peut-être dans un journal de Hambourg  ? L’a-t-on recadrée pour en sortir August ? Ou a-t-elle été écartée par la presse nazie à cause d’August ? Ou tout simplement archivée parmi des milliers d’autres sans que personne n’ai rien remarqué ? La photo lui-a-t-elle valu des ennuis ou bien est-elle passée inaperçue ?

August refuse de saluer et de crier, certes, mais que dit-il ? Que nous dit-il ? Rien d’autre que son choix de ne pas faire comme les autres à ce moment-là. Pure expression gestuelle.

Mais, parce que sa fille l’a reconnu sur ce cliché, parce qu’elle a raconté la vie de ses parents, nous savons aujourd’hui d’August  qu’il était déjà, lors de cette inauguration, une victime du nazisme.

Nous ne savons rien de ses opinions politiques. Il a quitté le parti nazi (une carte au parti était alors la garantie d’avoir du boulot) l’année précédente. Surtout, il a voulu épouser une femme juive avec laquelle il aura deux enfants, violant ainsi gravement la loi nazie sur la « pureté du sang allemand ».

Par conséquent, en vertu de cette loi ubuesque que les nazis s’évertuèrent à appliquer dans toute son absurdité, lui et sa femme risquaient d’ores et déjà  d’être arrêtés, condamnés et déportés à tout moment et leurs enfants d’être confiés à un orphelinat nazi.

En effet, August et Irma ont tenté de se marier en 1935. Leur demande fut rejetée pour cause de non-aryanité d’Irma. A l’époque du cliché, ils ont continué à attenter gravement à la pureté de la race et ont eu un premier enfant.

August, en juin 36, avait donc au moins une bonne raison de protester : à cause de celui que tous acclamaient ce jour-là, il ne pouvait épouser la femme que, selon toute vraisemblance, il aimait.

Comme il se doit, on l’arrêta en 37. Mais il fût acquitté en mai 38 pour « insuffisance de preuve » de son crime. En effet, comme c’était très souvent le cas, une incertitude existait sur … la judéité d’Irma : l’un de ses grand-père était aryen.

Mais en juillet 38,  en vertu d’une directive secrète de juin ordonnant d’arrêter de tergiverser, on l’arrêta à nouveau, puisqu’il persistait dans son erreur et, cette fois, on le condamna à 2 ans et demi de détention.

Entre 1938 et 1941, August fut interné dans plusieurs camps et prisons, dont le « camp des Marais » (Börgermoor), ouvert dès 1933 et où furent détenus des milliers d’antinazis, souvent communistes. Peut-être chanta-t-il avec ses camarades le beau « Chant des Marais », composé dans ce camp, pour se donner du courage.

Irma fut déportée : Oranienburg, Lichtenburg,  Ravensbrück, puis Bernburg où elle fut gazée en 1942.

La photo d’August est donc en quelque sorte l’ancêtre ignoré de la photo de l’homme seul face aux tanks du parti communiste chinois sur la place Tien Anmen. August est seul contre tous, comme l’anonyme chinois. Comme lui, il risque très gros. On ne peut qu’admirer son héroïsme. S’il fut accusé de « déshonorer la race aryenne », il incarne bel et bien l’honneur de l’humanité.

Voilà pourquoi cette photo est souvent accompagnée, sur le net anglo-saxon, de cette injonction : « Be that man ». (sur un site de gauche américain un commentaire répond : « that man is dead »…).

Je dois donc présenter mes excuses à la mémoire d’August Landmesser pour ma réaction d’incrédulité face à son geste. Mais nos regards d’hommes du début du  XXIeme siècle sur les images documentaires ont été éduqués, aiguisés ou troublés, c’est selon, par le cinéma, la propagande, la publicité, le marketing, sans parler des impostures conspirationnistes ou négationnistes et autres hoax. Cela rend paranoïaque, August.

qui résume le livre d’Irène.
remerciements à Marie Charmier, du Sinaï.

A propos de recyclage et de détournement des images d’histoire, je me permet d’emprunter au site « Vive la pub » (sic), cette série édifiante, où se mêlent détournements artistiques, politiques, publicitaires.

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