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à Moul Kelba

« Ainsi nos œuvres ont droit de cité là où nous sommes, dans l’ensemble, interdits de séjour » Aminata Traoré

Le visiteur du musée du Quai Branly à Paris peut voir ceci, un kono (1):

kono, collecté en 31

Mais il ne saura pas comment cet objet a été « collecté ». De fait,  il a été volé à ses « propriétaires » dogons  par Marcel Griaule et sa mission Dakar-Djibouti, en 1931. Dans ce musée où « dialoguent les cultures »(sic), expliquer cela  détonnerait quelque peu et contraindrait à poser des questions compliquées sur ledit « dialogue ».

Dès 1934, pourtant,  Michel Leiris confesse avoir participé à ce vol, et à d’autres,  dans L’Afrique fantôme :

 Un kono a été repéré dans un village dogon : «(…)Griaule décrète alors, et fait dire au chef de village par Mamadou Vad (l’interprète) que, puisqu’on se moque décidément de nous, il faut en représailles, nous livrer le Kono en échange de 10 francs, sous peine que la police soit-disant cachée dans le camion prenne le chef et les notables du village pour conduire à San où ils s’expliqueront devant l’administration. Affreux chantage!…D’un geste théâtral, j’ai rendu le poulet au chef et maintenant, comme Makan vient de revenir avec sa bâche, Griaule et moi demandons que les hommes aillent chercher le Kono. Tout le monde refusant, nous y allons nous mêmes, emballons l’objet saint dans la bâche et sortons comme des voleurs, cependant que le chef affolé s’enfuit et, à quelque distance, fait rentrer dans une case sa femme et ses enfants en les frappant à coups de bâton. Nous traversons le village, devenu complètement désert, et dans un silence de mort, nous arrivons aux véhicules…Les 10 francs sont donnés au chef et nous partons à la hâte, au milieu de l’ébahissement général et parés d’une auréole de démons ou de salauds particulièrement puissants et osés. »

Et encore :
« Avant de quitter Dyabougou, visite du village et enlèvement d’un deuxième Kono, que Griaule a repéré en s’introduisant subrepticement dans la case réservée. Cette fois c’est Lutten et moi qui nous chargeons de l’opération. Mon cœur bat très fort car, depuis le scandale d’hier, je perçois avec plus d’acuité l’énormité de ce que nous commettons . »

« Au village suivant, je repère une case de Kono à porte en ruines, je la montre à Griaule et le coup est décidé. Comme la fois précédente, Mamadou Vad annonce brusquement au chef du village, que nous avons amené devant la case en question, que le commandant de mission nous a donné l’ordre de saisir le Kono et que nous sommes prêts à verser une indemnités de 20 francs. cette fois-ci, c’est moi qui me charge tout seul de l’opération et pénètre dans le réduit sacré, le couteau de chasse de Lutten à la main afin de mieux couper les liens du masque. Quand je m’aperçois que deux hommes – à vrai dire nullement menaçants – sont entrés derrière moi, je constate avec une stupeur qui, un certain temps après seulement se transforme en dégoût, qu’on se sent tout de même joliment sûr de soi lorsqu’on est un blanc et qu’on tient un couteau dans sa main ».

L’Afrique fantôme est le journal torturé et magnifique de la mission Dakar-Djibouti (1931-1933), tenu par celui qui en est le secrétaire-archiviste.

à gauche, Marcel Griaule sur le terrain

à gauche, Marcel Griaule sur le terrain

La mission est, après une mission en Éthiopie, la première d’une série de « raids ethnographiques » sur le modèle de la « Croisière noire » Citroën qui relia Alger au Cap. Instituée par la loi du 31 mars 1931, très médiatisée, elle fait suite à l’Exposition coloniale de Paris, ouverte en mai 1931. 20 000 km sont parcourus par une équipe dirigée par Marcel Griaule. L’équipée et son « butin » (Leiris) suscitent l’enthousiasme des surréalistes et fait l’objet d’un fameux numéro de la revue le Minotaure.

Plusieurs expéditions seront ensuite également conduites par Marcel Griaule : Mission Sahara-Soudan (1935),  Mission Sahara-Cameroun (1936-1937), la Mission Niger-Lac Iro (1938-1939).

carte Dakar Djib

Il s’agit par cette « exploration scientifique » de receuillir « les archives matérielles » (Marcel Mauss) de civilisations menacées par le « modernisme », c’est-à-dire par la colonisation. Pour Marcel Griaule, il y a urgence:  « II s’agit (…) de procéder à des observations qui deviennent de jour en jour plus urgentes, avec une méthode sûre et rapide ».

Griaule professionnalise le métier d’ethnologue et le conçoit comme un métier de terrain, non de cabinet : « Quelle leçon pour les hagiographes et les explorateurs de bibliothèques ! Qu’ils aillent donc un peu suer au soleil, et cahoter sur des selles indigènes, et bien peiner dans des réunions absurdes où sonnent des langues ardues, pour sténographier des vies de saints thaumaturges ! Qu’ils y aillent ! ils renouvelleront leurs stocks de textes battus et rebattus, ces coupeurs de traduction en quatre, ces discuteurs aux détails, ces chasseurs de virgules ! » (Griaule, Les flambeurs d’hommes)

L’ethnologue est un des acteurs de cette « bonne colonisation » que défendra Griaule jusqu’à sa mort en 1956.

Quant il n’usurpe pas son autorité, il travaille en effet main dans la main avec l’administration coloniale qui lui mâche souvent le travail et lui évite d’avoir à « saisir » lui-même les objets convoités.

Ainsi à Porto-Novo (Bénin), la mission reçoit par exemple le concours d’un administrateur particulièrement efficace. Leiris note impitoyablement: « Nous nous transformons en entreprise de déménagement, car il nous a fait don de plus de 50 objets, que nous emportons sur l’heure, avec un cynisme de businessmen ou d’huissiers ».

Hormis les notations amères de Leiris, on a bien peu d’indications sur les réactions des indigènes à ces réquisitions pour les besoins de la science. Mais il va de soi qu’ils ne pouvaient pas résister à ces Blancs et à leurs exigences sacrilèges.

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Réserves et vitrines du musée du Trocadéro vont se remplir de 3500 objets, 6000 photos, de milliers de fiches, de 3500 mètres de pellicule, de 200 enregistrements, mais aussi d’animaux naturalisés, sans oublier les mesures anthropométriques destinées à établir des typologies raciales : « Griaule précise qu’ils ont rassemblé une collection de 70 crânes et réalisé des centaines de photographies, de mensurations et de fiches anthropométriques, essentiellement en pays Dogon et en Éthiopie »(E.Jolly).

Griaule et Leiris devant un sanctuaire en pays dogon

Griaule et Leiris devant un sanctuaire en pays dogon

Michel Leiris dédie la première édition de son livre à Marcel Griaule. Mais « le livre est perçu par ce dernier – ainsi que par Mauss et Rivet – comme une provocation pouvant desservir la pratique ethnographique. Les relations entre les deux hommes ne s’en remettront pas et, lors de la réédition de 1951, Leiris supprimera la dédicace. Paulhan écrit au ministère de l’Éducation nationale en vue d’un achat pour les bibliothèques, mais on lui répond négativement avec cet extrait du rapport de l’administration : « ouvrage dont l’apparente intelligence n’est due qu’à une très grande bassesse de sentiments »(E.Jolly).

Notes

1

Kono : fétiche , dont Yvan Etiembre écrit : « ce sont des « objets forts » auxquels on prête d’immenses pouvoirs. Leur vol par les membres de la Mission a donc constitué aux yeux des Bambara un geste hautement sacrilège. La célébrité de ce « butin » du Musée de l’Homme lui valut d’être exposé , au début des années 1980, comme un des cents chefs-d’œuvre du musée de l’Homme dans un centre culturel consacré aux arts africains à New York. Quelque temps plus tôt, il avait été mis en valeur au musée d’ethnographie de Neuchâtel, au moment de l’exposition « Collections passion » (après l’inauguration, il avait même donné lieu à une petite manifestation de la part d’étudiants et enseignants en anthropologie, qui, sur l’air des lampions, chantèrent nuitamment « on a le kono ! »). L' »objet » figure désormais au quai Branly, accompagné d’un extrait du livre de Leiris (mais sans reproduite celui tristement célèbre du vol). In « L’homme qui déroba le Kono en poursuivant un rêve d’Afrique. Michel Leiris  »  Yvan Etiembre.

http://agoras.typepad.fr/regard_eloigne/2008/04/lhomme-qui-dero.html

Mon billet, quant à lui,  » pille » largement Eric Jolly, « Marcel Griaule, ethnologue: la construction d’une discipline (1925 – 1956 ) In: Journal des africanistes. 2001, tome 71 fascicule 1. Les empreintes du renard pâle. pp. 149-190

http://www.persee.fr/web/revues/home/prescript/article/jafr_0399-0346_2001_num_71_1_1256

Sur « Michel Leiris face au colonialisme », voir Claude Arditi :

http://www.michel-leiris.fr/spip/article.php3?id_article=82

Enfin, le point de vue d’Aminata Traoré, essayiste et ancienne ministre de la culture et du tourisme du Mali :

http://www.africultures.com/php/?nav=article&no=4458

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