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Existe-t-il un document montrant mieux que Les Maîtres Fous ce que fut la domination coloniale  ? Existe-t-il un film mieux anticolonialiste ?

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Entrée en sciences de l’Homme

L’ingénieur des Ponts-et-Chaussées Jean Rouch arrive en Afrique Occidentale Française en 1941. Fuyant l’étouffement de Paris occupé, il va faire des routes et des ponts. Sans cartes mais en dirigeant 20 000 travailleurs forcés.

Plus tard, il dira « je fais un film comme on fait un pont, par approximations successives ».

Lors d’une tornade, la foudre tue quelques uns de ces travailleurs asservis pour leur plus grand bien par la France.

C’est alors que Rouch assiste, médusé, à sa première danse de possession lors des cérémonies funéraires. Il « entre en sciences de l’Homme », devient ethnologue. Et cinéaste, car, dit-il, pour « montrer » de telles réalités, il faut les filmer, « il n’y a pas d’autre moyen ». Mais il lui reste à convaincre les savants de l’utilité scientifique du cinéma.

En 1942, il est expulsé du Niger comme gaulliste. Mais il est sauvé du pire par le débarquement allié en Afrique du Nord.

Après la Libération, à laquelle il participe, il revient en Afrique armé d’une caméra Bell  Howell 16 mm achetée aux Puces. Une caméra qui n’a que 25 secondes maximum d’autonomie et qui oblige, explique-t-il, à faire « le montage à la prise de vue ».

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C’est ainsi qu’il filme un rituel de possession Haouka en 1954, pendant qu’il réalise une première fiction, Jaguar, et alors qu’il étudie les immigrés nigériens travaillant en Gold Coast (actuel Ghana), passés de la brousse des traditions à la banlieue prolétaire d’Accra. A « la civilisation mécanique », dit le film.

Un film scandaleux

Salle de projection du Musée de l’Homme, Paris, mai 1955. Jean Rouch montre un film qui est encore sans titre et sans son à des collègues ethnologues ainsi qu’à de jeunes cinéastes africains de Présence Africaine. Il est dans la cabine de projection, d’où il commente son film en direct.

Des manifestations de désapprobation montent de la salle. Lorsqu’il y redescend, Rouch est accueilli par les huées et les sifflets des Africains. Son propre maître et directeur de thèse, l’ethnologue mondialement connu Marcel Griaule, rouge de colère, éructe qu’il faut immédiatement détruire ce film scandaleux.

Jean Rouch dit avoir compris l’importance du film qu’il avait réalisé grâce à la réaction hystérique de Marcel Griaule.  Pourquoi, en effet, un tel scandale ?

Homme de tradition orale, Rouch l’explique en 1992 à P.-A. Boutang dans un passionnant entretien filmé .  « Les Africains (présents ce jour-là dans la salle, CV), dit-il,  ne pouvaient pas supporter qu’on montre un sacrifice de chien sanglant, ça voulait dire vous êtes des sauvages. Les Blancs ne pouvaient pas supporter leur image, après tout les maitres fous, ce sont eux ». Tout est dit.

En 1955, en pleine montée des mouvements d’indépendance, les images du rituel de possession Haouka sont irrecevables: elles montrent des Africains possédés, bavant, sacrifiant et bouffant un chien, c’est-à-dire, croit-on, des « sauvages ». Des colonisés qui semblent rendre un culte à la colonisation. Irrecevables, les images le sont tout autant pour une ethnologie coloniale bien incarnée par Marcel Griaule, alors conseiller culturel de l’Union Française : elles montrent les dégâts psychiques du colonialisme sur les colonisés mais aussi la folie de la colonisation elle-même, montrée dans tout son grotesque par les colonisé au cours du rituel.

Il s’agit là des seules images animées qui donnent à voir comment  « les Africains pensent le monde colonial en le jouant ».

Maîtres fous britanniques en Gold Coast

Maîtres fous britanniques en Gold Coast

Rouch trouve alors, après coup, son titre en jeu de mots : les Maîtres Fous. Ils sont  « les maitres de la folie (traduction de Haouka, CV) mais aussi des gens dont les maîtres sont fous, c’est-à-dire nous ». Il improvise ensuite l’enregistrement du commentaire (qu’il trouve « un peu bêta » en 1992).

Notons que  Rouch viole une autre règle. Celle de l’observation « objective » de l’objet ethnologique. Sa caméra à l »épaule, il se mêle aux observés, déambule, danse avec eux. Il revendique de provoquer la réalité qu’il filme ainsi qu’une improvisation extrême lors de tournages pleins d’imprévus, notamment techniques. Il se vantera même plus tard d’avoir déclenché une possession grâce à sa caméra.

A ceux qui lui reprochent d’observer les Africains « comme des insectes » (O.Sembene), il répondra un jour, à sa façon, en filmant ses vieux potes Damouré Zika, Lam et Illo en mission anthropologique à Paris (Petit à petit, 1971).

Violemment rejeté par l’ ethnologie dominante de l’époque, Les Maîtres Fous est immédiatement adopté par le monde du cinéma d’avant-garde.

Pierre Braunberger, déjà producteur de Bunuel et de Renoir, le produit immédiatement. Il est projeté une première fois à la Pagode. Dans les Cahiers du cinéma, André Bazin encense Les Maîtres Fous. A ses projections, Rouch voit arriver des inconnus qui s’appellent Godard, Rivette, Truffaut, Chabrol, épatés par ce cinéma d’amateur réalisé par un ethnologue amateur, à moins que ce ne soit l’inverse. La Nouvelle Vague en fait un film culte. Les Maîtres Fous reçoit un prix au festival de Venise en 1957. Peter Brook le fait voir à ses comédiens. Jean Genêt s’en inspire pour écrire « Les Nègres ».

Ajoutons pour finir qu’il est aussi le film d’un « fou »: Jean Rouch, adepte de la ciné-transe, est mort au Niger, inhumé physiquement à Niamey et symboliquement, comme Griaule, dans la falaise de Bandiagara. N’ aimait-il pas citer T.E. Lawrence ? « Quand on vit dans une culture qui n’est pas la vôtre, il n’y a que deux issues : la folie ou la mort »( Les sept piliers de la sagesse).

Camp-Volant

23/11/213

Les Maîtres fous ont été l’objet de centaines d’études dont certaines sont disponibles sur l’internet.

Sur Rouch on lira :

Jean-Paul Colleyn , « Jean Rouch, presque un homme-siècle », L’Homme, 171-172 | juillet-décembre 2004, [En ligne], mis en ligne le 24 mars 2005. URL : http://lhomme.revues.org/1545. Consulté le 23 novembre 2013.

et aussi sur les rapports avec l’ethnopsychiatrie:

http://tobienathan.wordpress.com/conferences/conferences-de-saint-denis-ethnopsychiatrie-2/

Sur l’ethnologie coloniale (et colonialiste) de Marcel Griaule, voir sur ce blog : Main basse sur le Kono, ethnographie et pillage colonial :https://campvolant.com/2013/11/19/main-basse-sur-le-kono-pillage-et-ethnologie-dans-lafrique-coloniale/

Ce billet trouve intégralement sa source dans l’entretien filmé d’une heure 45 donné par Jean Rouch à P.A. Boutang en 1992, publié dans le magnifique « coffret Jean Rouch », éditions Montparnasse, 2005.

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