A l’occasion de la mort du tortionnaire et assassin Aussaresses, après celles de Massu et Bigeard, je publie cette interview par F. Beaugé de  Pierre Vidal-Naquet dans Le Monde (2 mai 2001) sur le livre de cet autre général « aux états de service de chacal » (V. Hugo)

Camp-Volant

Pierre Vidal-Naquet :
« Il faut prendre ce livre pour ce qu’il est, les Mémoires d’un assassin »

Le Monde, 2 mai 2001

SI LE LIVRE du général Paul Aussaresses Services spéciaux, Algérie 1955-1957 contient des informations inédites, il faut cependant le prendre pour ce qu’il est : « les Mémoires d’un assassin ». L’historien Pierre Vidal-Naquet, l’un des tout premiers à avoir dénoncé les pratiques de l’armée française pendant la guerre d’Algérie, le souligne d’entrée de jeu : « Il s’agit du récit d’un Landru, mais qui avoue, y trouve même un certain plaisir et manifeste un effroyable cynisme de la première à la dernière page. »

La première des révélations concerne l’avocat Ali Boumendjel. Selon la version officielle, celui-ci s’est « suicidé » le 23 mars 1957, en se jetant d’un immeuble à El Biar, boulevard Clemenceau, à Alger, où il était détenu et interrogé depuis quarante-trois jours par le 2e régiment de parachutistes coloniaux (RPC). On a maintenant la confirmation qu’Ali Boumendjel a bel et bien été assassiné, précipité d’un sixième étage, sur ordre d’Aussaresses, qui salit au passage la personnalité de la victime. « Boumendjel n’était ni un avocat mondain ni un terroriste, rectifie M. Vidal-Naquet. Certes, il s’était rallié au FLN, mais ce n’était pas un tueur, et ce qu’Aussaresses hait en lui, c’est le notable, disposant d’un important carnet d’adresses. »

Ali Boumendjel

Ali Boumendjel

 

 

 

 

 

 

 

Les circonstances exactes de l’exécution de Ben M’Hidi sont également dévoilées pour la première fois. On savait que le chef FLN pour la région d’Alger avait été pendu presque sur ordre de Max Lejeune, le secrétaire d’Etat à la guerre du gouvernement Guy Mollet. Mais on ignorait que cette mise à mort avait eu lieu dans la ferme d’un pied-noir, Robert Martel, militant extrémiste de l’Algérie française, devenu par la suite OAS.

On ne savait pas non plus que le procès-verbal de « suicide » de Ben M’Hidi avait été établi la veille de l’exécution, ce qui montre bien le caractère totalitaire du système en place à Alger à cette époque. « Si j’avais encore des doutes sur ce point, je n’en ai plus aucun à présent », ajoute l’auteur de La Torture dans la République (Editions de Minuit) et des Crimes de l’armée française (La Découverte). Deux personnes ont tenté en vain de s’opposer à ce système totalitaire : Reliquet, procureur général, indigné par le cynisme d’Aussaresses. Et Paul Teitgen, secrétaire général à la préfecture d’Alger, qui finira par démissionner. L’un et l’autre sortent grandis de ce livre, précisément à cause de l’acharnement manifesté à leur encontre.

Larbi Ben M'Hidi, 1957

Larbi Ben M’Hidi, 1957

Mais le véritable « scoop » contenu dans Services spéciaux, Algérie 1955-1957 concerne un juge, Jean Bérard, déjà cité par Paul Aussaresses dans l’interview qu’il avait accordée au Monde le 23 novembre 2000. A l’en croire, ce pied-noir qui avait fait toute sa carrière en Algérie, non seulement opérait à l’état-major de Massu et pratiquait une justice indigne, mais renseignait directement le cabinet du garde des sceaux, François Mitterrand, dont il était l' »émissaire » à Alger. « Si cette information est vraie, car elle reste à prouver, elle est d’une exceptionnelle gravité, souligne M. Vidal-Naquet. Cela signifie en effet que le ministre de la justice et futur président de la République avait deux fers au feu : Reliquet, mais aussi le juge Bérard. »

Sur ce livre plane une ombre : celle de Maurice Audin. Un non-dit, lourd de signification. Arrêté la veille de l’arrestation du journaliste Henri Alleg (auteur de La Question, Editions de Minuit) et affreusement torturé comme lui, ce jeune mathématicien n’a jamais réapparu. Curieusement, Aussaresses évoque toutes les personnes qui ont été mêlées à cette affaire mais affirme ne rien savoir du sort de Maurice Audin. « Il ment sur ce point, j’en suis persuadé », déclare Pierre Vidal-Naquet.

Maurice Audin

Maurice Audin

Y a-t-il des erreurs dans ce livre ? L’historien en a relevé une série, « pas très graves », mais qui prouvent que le « nègre » du général Aussaresses ne connaît pas très bien son histoire, du moins celle de l’Algérie et de la région. Ainsi, Gamal Abdel Nasser se retrouve général, alors qu’il n’a été que lieutenant-colonel. La République égyptienne aurait été proclamée en 1953, alors qu’elle l’a été en 1952. Ou encore Guy Mollet « redevient » président du conseil le 31 janvier 1956, alors qu’il ne l’avait jamais été…

En dépit de ses failles, ce livre sera-t-il de quelque utilité pour l’Histoire ? « Oui, répond Pierre Vidal-Naquet, ne serait-ce que parce que la responsabilité du gouvernement de la République de l’époque est à présent clairement établie. Et n’oubliez pas que l’historien, selon le mot de mon maître Henri Marrou, utilise tout pour travailler, même l’ordure ! »
Fl. B.

De Vidal-Naquet sur la guerre d’Algérie on lira :

Les crimes de l’armée française, Algérie 1954-1962 Dossier réuni par Pierre Vidal-Naquet (première édition : Maspero, 1975)

La raison d’Etat. Textes publiés par le Comité Maurice Audin (première édition : Minuit, 1962)

La Torture dans la République
Essai d’histoire et de politique contemporaine (1954-1962). Minuit, première édition
1972.

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