Étiquettes

, , ,

Ernest Pignon Ernest , Maurice Audin à Alger

Ernest Pignon Ernest , Maurice Audin à Alger

Le 2 décembre 1957, dans une salle bondée de la Sorbonne, Jean Favard, le président d’un jury de thèse composé des trois plus éminents mathématiciens français de l’époque, demande d’une voix forte : « Maurice Audin est-il présent ?« .

Seul un impressionnant silence lui répond. Car les nombreuses personnes présentes à la soutenance de thèse de Maurice Audin, dont François Mauriac et d’autres intellectuels, mathématiciens ou non, le sont, précisément, à cause de la disparition du jeune mathématicien.

On est sans nouvelles de lui depuis  le 11 juin de la même année, jour de son arrestation à Alger par des parachutistes. Et on ne sait pas, ce 2 décembre, même si on le redoute évidemment, qu’Audin est déjà mort.

Il y a trois ans que la guerre d’Algérie a commencé. La Bataille d’Alger bat son plein. Elle est menée par un Massu doté des pleins pouvoirs de police et dont torture et exécution sommaire sont les deux mamelles.

Combien de personnes ont alors été arrêtées, torturées, puis ont « disparu » parce qu’assassinées par les parachutistes de Massu ? Nul ne le sait avec précision. Ces paras ne tiennent pas les livres de compte de leurs crimes. Sans aucun doute, ils sont des milliers.

Mais des milliers de « musulmans d’Algérie » qui, pour la plupart, resteront dans l’anonymat.  Maurice Audin est un citoyen français, assistant à la Faculté des Sciences d’Alger, membre du Parti Communiste Algérien (interdit depuis deux ans). Sa femme, Josette, a porté plainte contre X dès le mois de juillet. Ses collègues et enseignants se sont mobilisés. Sa disparition a été signalée par Le Monde dès le 21 juin – date probable, dira Vidal-Naquet, de l’assassinat d’Audin. Durant les mois suivants, Le Monde, Le Canard Enchaîné, l’Express, Témoignage Chrétien et certains journaux d’Algérie multiplient les rappels et les questions, déjouant une censure féroce d’Etat en guerre.

Cette soutenance de thèse in abstentia, sans précédent, fait partie de la stratégie militante des universitaires pour mobiliser plus largement et obliger les autorités à réagir. Laurent Schwartz écrit : « Cette thèse eut des répercussions extraordinaires en France. Elle fut un véritable détonateur  dans le milieu des résistants à la Guerre d’Algérie. » Elle est « la révolte de l’Université », mathématiciens en tête, contre les exactions commises en Algérie.

extrait du Traité d'Algèbre de Roger Godement.

extrait du Traité d’Algèbre de Roger Godement.

En novembre, un « comité Maurice Audin » est créé. Avec P. Vidal-Naquet comme « Sherlock Holmes », comme dit Laurent Schwartz.

Il s’agit d’anéantir le mensonge officiel qui est le suivant : « Le dénommé Audin Maurice, détenu au centre de triage d’El-Biar, devait subir un interrogatoire (…). Vers 21 heures, le sergent Pierre Misiri, adjoint de l’officier de renseignements du Régiment, partit chercher le détenu en jeep. Le prisonnier, considéré comme non dangereux, fut placé sur le siège arrière du véhicule, le sergent Misiri prenant place à l’avant, à côté du chauffeur. La jeep venait de quitter l’avenue Georges-Clemenceau et était engagée dans un virage accentué. Le chauffeur ayant ralenti, le détenu sauta du véhicule et se jeta dans un repli du terrain ou est installé un chantier, à gauche de la route. Le sergent Misiri se rendant compte aussitôt de l’évasion, sauta à bas de la jeep et tira immédiatement des rafales de pistolet-mitrailleur. » 

Ernest Pignon, Parcours Audin, Alger

Ernest Pignon, Parcours Audin, Alger

On sait que ce mensonge – la mort donnée pour empêcher une soi disant évasion – a été utilisé des centaines de fois par l’armée française pour expliquer l’assassinat délibéré ou la mort « accidentelle » sous la torture de prisonniers en Algérie, notamment sous la forme de la « corvée de bois ». Peut-être la mise en scène fut-elle un tant soit peu soignée, s’agissant de l’assassinat d’un Français. Mais le mensonge est couvert par les plus hautes autorités. En 2012, le chauffeur de la jeep  déclare au « Nouvel Observateur » : « Je ne savais pas qui je transportais à l’arrière du véhicule. L’homme était cagoulé. Je n’ai jamais vu son visage. D’ailleurs, il y a quatre, cinq ans, un des militaires en poste à Alger m’a téléphoné. Il m’a dit que l’opération était un simulacre, que Maurice Audin était à ce moment-là déjà mort. »

Que s’est-il passé après la capture d’Audin ?

Nathalie Funes a reconstitué les faits dans le Nouvel Observateur : »Le jeune mathématicien est aussitôt emmené au centre d’El-Biar, un immeuble en construction de sept étages où le 1er RCP interroge les suspects à l’aide de la gégène et de tuyaux remplis d’eau. C’est là qu’il sera vu vivant pour la dernière fois. Henri Alleg, directeur du quotidien « Alger républicain », lui aussi militant communiste, arrêté 24 heures après Maurice Audin, l’aperçoit dans l’embrasure d’une porte. Alors qu’il est à genoux, que les coups pleuvent, il entend un parachutiste tonner : « Amenez Audin, il est dans l’autre bâtiment », puis : « Allez, Audin, dites-lui ce qui l’attend. Evitez-lui les horreurs d’hier soir ! » « J’ai vu son visage blême, dans un brouillard, se rappelle Henri Alleg. Il m’a lâché, dans un souffle : « C’est dur, Henri. » Voilà la dernière image que j’ai de lui. » Quelques mois plus tard, en février 1958, l’ancien directeur d' »Alger républicain » révélera dans « la Question » les méthodes et le nom de ses tortionnaires.

Georges Hadjadj est le second témoin, des dernières heures d’Audin. Pneumologue à Bab-el-Oued, également membre du Parti communiste, il a été arrêté peu de temps avant lui, et immédiatement emmené à El-Biar. Les sévices durent trois jours. Le troisième soir, un des officiers parachutistes menace d’aller chercher sa femme et de la torturer sous ses yeux. Il craque et avoue qu’il a soigné, au domicile de Maurice Audin, un des dirigeants du Parti, l’ouvrier métallurgiste Paul Caballero.

Quelques heures plus tard, le jeune mathématicien est ficelé sur la planche à tortures, au deuxième étage, dans une pièce disposant d’un évier et d’un robinet. Georges Hadjadj doit répéter devant lui son accusation. Audin était attaché, nu à part un slip, et étaient fixées d’une part à son oreille et d’autre part à sa main des petites pinces reliées à la magnéto par des fils », déclarera le médecin en 1960 au Comité Audin

(…) Les deux prisonniers passeront ensuite une journée entière dans la même pièce, le 19 juin. « Il portait encore les séquelles des sévices, notamment des escarres noires où avaient été accrochées les électrodes, déclare aujourd’hui Georges Hadjadj. Mais il avait quand même bon moral. Il m’a dit qu’il avait résisté, qu’il n’avait pas parlé. Je n’imagine pas une seconde qu’il ait pu s’enfuir. »

Ermest Pignon, Parcours Audin, ALger

Ermest Pignon, Parcours Audin, ALger

Comment, quand et par qui Maurice Audin a-t-il été assassiné ?

56 ans après, on ne le sait toujours pas de manière certaine. « Aussi incroyable que cela puisse paraître au bout de tant d’années, le mystère n’a jamais été levé, dit l’historien Benjamin Stora. Le corps de Maurice Audin, devenu le symbole des milliers de disparus de la bataille d’Alger, n’a pas été retrouvé. Alors que d’autres cadavres, comme celui du responsable FLN Larbi Ben M’hidi ont fini par être déterrés. L’armée surtout est restée muette. Tous les militaires présents à El-Biar se sont tus. »

Pour Vidal-Naquet, Maurice Audin fut étranglé  « dans un accès de colère » par un des parachutistes du centre de torture d’El-Biar, le lieutenant André Charbonnier, agissant sous les ordres de Massu, au cours d’un de ces »interrogatoires » abominables. L’historien se fonde alors sur le témoignage du commissaire central d’Alger. Ce dernier avait déclaré lors de l’instruction  : « Même si le nom de Charbonnier n’a pas été prononcé, cet officier était bien le seul à pouvoir être mis en cause. »

En mars 2012 survient un élément nouveau et majeur, révélé dans le Nouvel Observateur  : Nathalie Funes découvre dans les archives de l’université de Stanford, Californie, un document manuscrit du colonel Yves Godard, ancien commandant de la zone Alger-Sahel, décédé en 1975. Et Godard donne le nom de celui qu’il nomme « l’agent d’exécution » d’Audin: Gérard Garcet.

Ce dernier est, en 57, le propre aide de camp de Massu, l’homme qui décidait chaque matin en se levant qui allait mourir ou rester en vie à Alger.  Godard affirme également qu’Audin a été tué par erreur, à la place d’Henri Alleg.

JPEG - 34.1 ko
de la main du colonel Godard

« J’ai moi-même affirmé à Guillaumat, en Déc 1959, que Charbonnier n’était pas le meurtrier d’Audin. C’est vrai.  »

JPEG - 43.6 ko

« Mais quand on sait, comme moi et comme Massu, qu’Audin a été victime d’une « erreur » d’identité, confusion avec Alleg, l’agent d’exécution étant le propre aide de camp du Gal Massu, le s/lt Garcet de l’INF coloniale, assisté du Commandant Aussaresses, il est permis de suspecter la bonne foi d’un officier général, actuellement cité [illisible] témoignant sous serment. »

« Pour la première fois, un haut responsable de l’armée française reconnaît par écrit que Maurice Audin a été tué par un militaire et qu’il ne s’est pas évadé comme le veut la thèse officielle » déclare Josette Audin. « D’après le texte de Godard, ajoute-t-elle, celui qui aurait tué mon mari est un militaire de carrière qui a agi sur ordre de ses supérieurs hiérarchiques. Il faut que les pouvoirs publics et l’armée française s’expliquent. Il faut qu’ils reconnaissent enfin la responsabilité des officiers en poste pendant la guerre d’Algérie : Massu, Godard, ou encore Bigeard dont l’Etat a voulu transférer les cendres aux Invalides, comme s’il était un héros national. Jacques Chirac, lors de son discours du Vél’d’Hiv en 1995, a reconnu les responsabilités de Vichy dans la déportation de la communauté juive. J’attends de son successeur la même attitude par rapport aux exactions de la guerre d’Algérie. Le gouvernement de l’époque avait fait voter les pouvoirs spéciaux et le transfert des pouvoirs de police au général Massu et aux parachutistes. Est-ce que cela signifiait que l’armée pouvait décider de qui devait mourir ? Les veuves et les orphelins des milliers de disparus de la bataille d’Alger, probablement exécutés arbitrairement, sont en droit de savoir enfin la vérité. »

Ernest Pignon, Parcours Audin, Alger

Ernest Pignon, Parcours Audin, Alger

En effet, n’allons pas croire que la justice – le garde des sceaux est F. Mitterrand  en 57 – soit d’un quelconque secours dans cette affaire.

En 1962 (soit cinq ans après la plainte de Josette Audin), elle rend un non-lieu après  le décret -providentiel pour les assassins d’Audin – qui amnistie les crimes de l’armée et de la police françaises « dans le cadre des opérations de maintien de l’ordre » en Algérie.

Un nouveau non-lieu est prononcé en juillet 2002 suite à une nouvelle plainte de Josette Audin pour séquestration et crime contre l’humanité, après que le général Aussaresses a avoué avoir ordonné au lieutenant Charbonnier d’interroger Maurice Audin.

En 2007,  Josette Audin, écrit au président  Sarkozy  pour lui demander que soit éclairci le mystère de la disparition de son mari et pour que la France assume sa responsabilité dans cette affaire. Sa lettre reste, à ce jour, sans réponse.  Le seul geste de Sarkozy est de proposer la Légion d’honneur à Michèle Audin, sa fille. Proposition refusée par l’intéressée.

CAMP-VOLANT 14/12/2013

Appendice : Le livre de Jean-Charles Deniau, « La vérité sur la mort de Maurice Audin » (ed. Les Equateurs) tout juste publié, vient peut-être de répondre définitivement aux questions posées plus haut. Selon ce journaliste et documentariste, Aussaresses lui a lâché le morceau quelque mois avant sa mort. Il a fait tuer Maurice Audin, d’un coup de couteau, sur ordre de Massu et avec l’accord du gouvernement. En aucune façon on n’a confondu Audin avec Alleg. Il s’agissait pour Massu et ses lieutenants de poursuivre en Algérie la lutte anticommuniste perdue par eux en Indochine et de liquider, pour l’exemple, les membres du Parti Communiste Algérien auquel ils attribuaient -faussement- un rôle prépondérant dans la lutte algérienne pour l’indépendance. Deniau pense même avoir localisé près d’Alger la fosse où le corps de M. Audin fut enterré avec d’autres victimes de ses assassins. Il demande aux autorités algériennes d’engager des recherches.

noter le scepticisme plutôt compréhensible de Josette Audin sur la véracité des dires d’Aussaresses : « Le général Ausseresses a passé sa vie à mentir quand il ne la passait pas à tuer des Algériens. Comment croire, dans ces conditions qu’il a pu dire la vérité ? Selon moi, ces gens ne sont pas crédibles (…) C’est bien que le général ait dit sa vérité mais c’est seulement SA vérité. Ce n’est pas forcément LA vérité. Cette vérité, la saura-t-on un jour ? Je suis sceptique à ce sujet. » (France Inter, 08/01/2014)

Voir ici un extrait filmé (14 mn)  de l’émission de France Inter du 08/01/ 2014 avec JC Deniau et Benjamin Stora que je remercie de m’avoir signalé cette vidéo. 08/01/2014 CV

http://www.dailymotion.com/video/x19di9k_jean-charles-deniau-la-mort-de-maurice-audin-n-est-pas-une-bavure-c-est-un-crime-d-etat_news?start=4

NOTES

sur le rôle des mathématiciens : http://images.math.cnrs.fr/Du-nouveau-dans-l-affaire-Maurice.html

La commémoration de la soutenance in abstentia de M. Audin par Laurent Schwartz, sur le site de Pierre Audin : http://audin.lautre.net/archive/zautre/971202.htm

le site de Roger Godement : http://godement.eu/site/documents/

le papier de Nathalie Funes dans le Nouvel Obs : http://tempsreel.nouvelobs.com/monde/20121220.OBS3213/guerre-d-algerie-les-derniers-secrets-de-l-affaire-audin.html

Peut-être le dernier entretien filmé de P. Vidal-Naquet, quelques semaines avant sa mort, donné à l’ENS Lyon sur l’affaire Audin :

http://www.canal-u.tv/video/ecole_normale_superieure_de_lyon/40_l_affaire_audin.4404#div_reactions

Sur le Parcours Maurice Audin réalisé par Ernest Pignon à Alger :

http://www.lemonde.fr/afrique/article/2007/06/20/maurice-audin-le-fantome-d-alger_925886_3212.html

P. Vidal-Naquet : L’affaire Audin, édition augmentée, 1989.

Enfin, on peut voir ici l’infâme Guy Mollet, président du Conseil (1956-1957) mentir scandaleusement  en disant qu’on ne torture pas en Algérie française, alors qu’on l’a fait, abondamment,  et bien avant 1954 (Claude Bourdet parle d’une Gestapo algérienne dès 1951) et alors qu’il avait reçu des dizaines de preuves de cette pratique systématique :

http://www.youtube.com/watch?v=JNZESQ2B8-4

Maurice Audin, blog de Pierre Audin : http://audin.lautre.net/

Maurice Audin, blog de Pierre Audin : http://audin.lautre.net/

Advertisements