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«Camaradesje vous écris pour vous informer au sujet des tôles. Cela fait plusieurs fois que j’y plonge (quatre fois exatement). (…) J’ai entamé une grève de la faim pour que nous ayons le chauffage, on m’a mis huit jours au mitard. J’ai de ce fait voulu écrire à cette pourriture de Pleven et on m’a mis à l’isolement. J’ai voulu écrire à mon avocat, on m’a saisi la lettre. De colère, j’ai mis un coup de poing sur la gueule du directeur, alors là ça a été ma fête.» Un détenu de Loos

Nous sommes quelques uns à avoir été marqués par un petit livre de Bernard Cuau publié en 1976 : « L’Affaire Mirval, ou comment le récit abolit le crime », dans la sulfureuse collection « La France sauvage » (Les Presses d’aujourd’hui).

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La situation dans les prisons est alors « sensible ». Les mutineries et grèves de la faim se sont multipliées. Le souffle du mouvement de Mai 68, lui-même peu concerné par la question carcérale, a fini par ouvrir – ou entrouvrir – cette « boîte noire » de la société française au début des années 1970. Le G.I.P., Groupe d’Information sur les Prisons, fondé par D. Defert et M. Foucault a mis en lumière qu’ « on traite les détenus comme des chiens. Le peu de droits qu’ils ont n’est pas respecté. Nous voulons porter ce scandale en plein jour » (tract du GIP).

Aux moyens d’actions politiques traditionnels, le GIP a ajouté les méthodes d’agit-prop chères aux « maoïstes » de la Gauche Prolétarienne. « Au tout début des luttes, en septembre 1970, pendant un concert des Rolling Stones au Palais des Sports de Paris et avec l’assentiment du groupe, un « mao » solidaire des luttes des prisonniers avait pris la parole devant 10.000 personnes. Une pièce de théâtre est montée avec la complicité d’Ariane Mnouchkine et du théâtre du Soleil, qui reprend le procès des mutins de Nancy (Foucault et Deleuze tiennent des rôles de… policiers). En 1972, un film voit également le jour, réalisé par René Lefort et Hélène Châtelain : « Les Prisons aussi… ». Il lève un tabou en libérant la parole d’anciens détenus ; une parole brute, pudique, lucide (…). Surtout, le GIP publie plusieurs brochures, héritières des enquêtes ouvrières du XIXe siècle, dont le contenu est presque intégralement à mettre à l’actif des détenus eux-mêmes. »(1)

Qu’est-ce que l’Affaire Mirval ? L’ enquête de Cuau décortique minutieusement la genèse d’un « un triple scandale, pénitentiaire, médical, judiciaire ».

Le 22 février 1974, un jeune antillais, incarcéré pour un délit mineur, meurt par strangulation lors d’une « immobilisation musclée » – un passage à tabac – pendant son transfert au quartier disciplinaire de Fleury-Mérogis. L’Affaire Mirval fait immédiatement les gros titres. Comme l’écrit François Boullant : «  La presse, unanime, dénonce le scandale, et pas seulement la presse de gauche et d’extrême-gauche, pas seulement le tout nouveau Libération qui titre « Patrick Mirval a bien été assassiné par des matons » et demande l’inculpation du Directeur de la prison. La presse de droite et jusqu’au Parisien Libéré prend fait et cause pour Mirval. Ni les thèses de l’administration pénitentiaire, ni celles des experts et du juge Michau ne seront crédibilisées en quoi que ce soit. Elles seront au contraire systématiquement interrogées avec une tenace suspicion. Jusqu’au bout, la presse nationale et régionale restera attentive à restituer le suivi de l’affaire et à en rappeler les enjeux. » Associations, syndicats, organisations politiques, personnalités se mobilisent et exigent vérité et justice.

Mais rien n’y fait et rien n’y fera. Cuau montre comment ce crime commis par les matons a été patiemment et implacablement « aboli » par l’administration pénitentiaire, les experts médicaux, et surtout par la justice, incarnée, si l’on peut dire, dans le juge Jean- Pierre Michau, jusqu’au non-lieu définitif.

Du livre de Cuau, Foucault écrit dans sa préface : « C’est le démontage d’une des prouesses les plus familières de la justice, mais les plus mal connues. «  Il s’agit de plus et d’autre chose que d’une erreur judiciaire, délibérée ou non. Foucault, qui a publié Surveiller et punir l’année précédente, poursuit : « On a souvent dénoncé l’appareil judiciaire quand il validait des erreurs, quand il fabriquait des faux ou des mensonges, et qu’il se taisait sur ordre ou par complicité spontanée. On connaît moins bien la manière dont, petit à petit, au fil des jours et des documents, à travers les rapports, les témoignages, les indices, il fabrique de « l’inconnaissable »: quelques faits simples, évidents, apparemment impossibles à effacer, et puis, par recouvrements imperceptibles, par petits déplacements, déformations subreptices, le mystère s’épaissit. Dans les romans policiers les énigmes sont faites pour être finalement résolues ; il y a toute une « littérature » judiciaire – et tout à fait quotidienne dans le cabinet de certains juges d’instruction – qui finit par bâtir une énigme insoluble. (…) L’État, la justice, l’administration ne fabriquent pas toujours du secret en confisquant la vérité. Ils savent dissoudre le réel dans le documentaire. Un bel exemple parmi toutes les techniques de pouvoir. » (préface à B. Cuau).

la conférence de presse sauvage du Groupe Information Prison dans les locaux du Ministère de la justice, place Vendôme, le 17 janvier 1972. Photo Elie Kagan

la conférence de presse sauvage du Groupe d’Information sur les Prisons (GIP) dans les locaux du Ministère de la justice, place Vendôme, le 17 janvier 1972. Photo Elie Kagan

N’espérant pas faire mieux dans le récit et l’analyse que François Boullant, je publie le texte consacré par lui à l’Affaire Mirval.

(1)Grégory Salle, « Mettre la prison à l’épreuve. Le GIP en guerre contre l’ « Intolérable » », Cultures & Conflits [En línea], 55 | automne 2004, Puesto en línea el 08 enero 2010, consultado el 18 enero 2014. URL : http://conflits.revues.org/1580

1974 : L’AFFAIRE MIRVAL

A la mémoire de Bernard Cuau

 « …la machinerie fonctionne avec des individus qui ont un nom, avec des petites lâchetés qui ont leur date et leurs auteurs, avec des désirs d’avancement, des complaisances, des peurs. La justice, il ne faut pas l’oublier, marche avec des juges ; et les juges, par l’intermédiaire de la justice, inscrivent leur petite médiocrité bien personnelle dans le corps, dans le temps, la liberté, la vie et la mort des autres. » Préface au livre de Bernard Cuau (Dits et écrits, Gallimard , 1994, t. 3, n° 166, p. 8).

Il y a plusieurs manières de considérer la prison comme enjeu politique. On peut tout d’abord faire l’histoire de ses leaders et de ses temps forts ; de ses crises et de ses paroxysmes. Même du côté des victimes, il y a une manière d’écrire l’histoire des vainqueurs, de ses révoltés flamboyants et de ses mouvements revendicatifs. Manière de considérer l’histoire par où elle agit encore, par où elle tente, au prix parfois d’infinies souffrances, de mordre sur le réel et d’y imprimer sa marque éphémère. Ultime sursaut d’énergie de ceux qui prétendent encore intervenir dans ce cours trop réglé des choses et des destinées. D’où la brutalité de leurs réactions : émeutes, révoltes, soulèvements. L’histoire carcérale est pleine de ces clameurs qui, par à coups, embrasent pour un temps l’horizon plombé des geôles et les peuplent d’improbables et temporaires héros. Mirval, lui, fut seulement la victime ordinaire d’une violence ordinaire. Retracer l’histoire de cette affaire, c’est faire la genèse de cet abyssal silence auquel tous ont méticuleusement conspiré : autorités pénitentiaires, médicales et judiciaires. Son seul bruit est celui d’un étouffement, seulement tiré de l’ombre carcérale, où il aurait dû croupir et s’éteindre, par l’initiative de ceux qui refusèrent la règle du silence : Antoine Lazarus, Germaine Mirval, Antoine Lubrina et Bernard Cuau3. Autant de grains de sables, autant de voix discordantes et insoumises par qui l’affaire a pu devenir un scandale public, à défaut d’aboutir judiciairement. A ces quelques uns s’ajoute la foule des anonymes qui manifestèrent, pétitionnèrent ou protestèrent. Un temps, trop court, mais déterminant, ceux-là auront pu gripper la puissante machine pénitentiaire et faire planer le doute sur la vérité officielle. C’est la chronique de cette résistance oubliée que j’ai tenté d’esquisser ici.

Sans doute le nom de Mirval ne dit-il plus rien à personne et ce, pour deux raisons. D’abord parce que ceux qui sont nés cette année-là sont déjà trentenaires et que les autres, du moins ceux qui ne furent pas, de près ou de loin, mêlés à cette affaire, l’auront oublié. Ensuite, parce que si Mirval a pu devenir un nom, c’est seulement à cause d’un tragique concours de circonstances. Sa célébrité, toute relative, sera seulement post-mortem. Michel Foucault avait évoqué ces « vies qui étaient destinées à passer au-dessous de tout discours et à disparaître sans jamais avoir été dites »et n’ont « pu laisser de traces qu’au point de leur contact instantané avec le pouvoir »4. La remarque s’appliquerait parfaitement à Patrick Mirval, petit délinquant d’origine antillaise, âgé de 20 ans, déjà récidiviste et incarcéré, au CJD5 de Fleury-Mérogis, pour avoir volé 57 francs dans un distributeur du RER. Il est mort le 22 février 1974 à 10 heures 40 des suites d’un passage à tabac…

LIRE LA SUITE ICI : http://conflits.revues.org/1584

Publié en 2004 dans Cultures & Conflits et mis en ligne en 2010.

CV 16/01/2014

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