« Les journalistes policiers/marchands de calomnies/ont déversé sur nos charniers/leurs flots d’ignominies/les Maxime Ducamp, les Dumas/ ont vomi leur eau-forte »  Chanson d’Eugène Potier, « Elle n’est pas morte ! »1886.

Le 25 juin à  6 h du matin, trois semaines après la mort de Clément Méric – trois semaines d’émotion considérable et plus ou moins unanime et sincère- un journaliste de RTL révèle et commente  à l’antenne une vidéo de la RATP dont disposerait la PJ. Sur le site de la radio, une photo de Clément dans une manif, sa gueule d’ange opportunément masquée par un foulard, illustre ce « scoop ». C’est la photo exclusivement utilisée par la presse de droite depuis quelques jours. Depuis que Coppé et Ciotti, notamment, exigent de Valls qu’il interdise aussi l’extrême-gauche.

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Selon ce journaliste, cette vidéo apporterait des informations nouvelles et décisives aux enquêteurs, dont on croit comprendre, sans en être sûr, qu’ils sont à l’origine de la « fuite ». La vidéo démontrerait que c’est Clément Méric qui a agressé le premier Esteban Morillo. Par derrière. Que ce dernier s’est donc seulement défendu, lui donnant malencontreusement la mort.. Mais en état de défense plus ou moins légitime, donc. Ainsi, non, ce meurtre d’un étudiant antifasciste par un fasciste en plein Paris, ce meurtre qui indigne et émeut le grand public depuis des jours, ce meurtre n’a pas existé. Ce qui s’est produit c’est une « rixe », une « violente bagarre » entre gens violents, également dangereux, et qui a mal tourné. Serge Ayoub, qui appris à Esteban a casser de l' »antifa », a donc raison : « une bagarre d’adolescents », accidentellement meurtrière. On pense à l’immonde Une de Minute : « jeux de mains, jeux de vilains ». Ce fut Clément Méric, ç’aurait pu être Esteban Morillo, en somme. « Extrême-gauche = Extrême-droite ». Tous ceux qui se posaient des questions, par exemple sur la montée actuelle du fascisme en France et en Europe, peuvent donc se rendormir tranquilles. « La vidéo a parlé » (sic).

Seul problème, ce journaliste n’a jamais vu cette vidéo. Pour la simple raison qu’elle n’existe pas.En tout cas sous la forme qu’il décrit pourtant avec précision. Le même jour, dès 14h, Libération cite la même PJ qui dément formellement « l’information » diffusée par RTL : il y a bien une vidéo, mais sur laquelle on ne voit absolument rien de tout cela.

Rien n’y fait. Le mensonge et la calomnie, tellement réconfortants, tellement attendus, alors même qu’ils contredisent tous les témoignages visuels recueillis jusque là, se répandent par « circulation circulaire » dans tous les médias ou presque. Ils deviennent même pour L’Express « preuve capitale ». Le Figaro (ci-dessous)qui ne saurait être en reste invoque même un « haut fonctionnaire de la police », évidemment anonyme, qui confirme: du grand art !

« VIDÉO – Une caméra de la RATP a filmé la bagarre entre militants antifascistes et skinheads. Clément Méric aurait provoqué par derrière Esteban Morillo, qui a riposté.
C’est une vidéo qui va peser lourd dans l’enquête sur la mort du militant antifasciste Clément Méric. On y découvre un Méric agressif,qui «semble-t-il, d’après RTL qui a révélé cette information mardi, assène un coup» au militant d’extrême droite, Esteban Morillo, alors de dos et aux prises avec deux assaillants (SIC). Morillo se retourne et renvoie une droite pour se défendre, faisant tomber à terre le jeune Méric qui ne se relèvera plus.
Ces images exploitées par le juge d’instruction sont tirées des enregistrements effectués par une caméra de surveillance de la RATP située côté rue, au niveau de la station Havre-Caumartin. Elles excluraient toute hypothèse d’un lynchage de la victime, contrairement à certains récits.
Méric se précipite dans le dos de Morillo
La police technique et scientifique a donc travaillé sur ce film pour en extraire les passages utiles pour la justice. Son contenu est révélé bien tard, trois semaines après les faits, survenus le 5 juin. Alors que la vidéo a été saisie très rapidement. «Sans doute fallait-il attendre que la pression retombe autour de cette affaire, avant de pouvoir dévoiler ces éléments troublants», spécule un fonctionnaire de police de haut rang.
 

« Sans doute fallait-il attendre que la pression retombe, avant de pouvoir dévoiler ces éléments troublants »

Un fonctionnaire de police de haut rang

Le film entre les mains du juge d’instruction parisien en charge du dossier ne laisse donc que peu de place au doute sur le déroulé des faits. La séquence exploitable n’a beau durer qu’une poignée de secondes, selon RTL, on y voit d’abord une bagarre générale. Esteban Morillo, l’un des skinheads, qui dit avoir été agressé en premier ce jour-là par la bande à Méric, est à la lutte avec deux amis du jeune gauchiste. Clément Méric se précipite dans le dos de Morillo et lui assénerait un coup. Le militant du groupuscule Troisième Voie se retourne et frappe son agresseur d’un coup de poing en plein visage (c’est encore plus vrai en le répétant ! CV).
(…) et le Figaro de conclure sur la dangerosité des …. « Blacks Blocks »!

Dimanche dernier, réagissant à la mort de Clément Méric, plusieurs milliers de personnes, militants de partis politiques (NPA, Parti de Gauche), de groupes anarchistes, d’associations (Attac, SOS homophobie) et de syndicats (Unef, CGT), ont défilé à Paris, dans le quartier de l’Opéra, pour dénoncer le fascisme. De nombreuses vitrines ont été brisées sur leur passage. Un immeuble où résidaient des partisans de la Manif pour tous a été dégradé. Un préfet (SIC) s’inquiète qu’à cette occasion on ait assisté, selon lui, au retour de «black blocks», ces violents militants d’extrême gauche encagoulés et vêtus de noir. » Les lecteurs du Figaro n’ignorent plus de qui ils doivent avoir peur…

Acrimed, dans l’article ci-dessous, montre par le menu comment une grande partie de la presse française a allègrement et massivement franchi ce qui est pourtant censé être une ligne rouge déontologique absolue dans la profession : la diffusion délibérée, ou au moins évitable, d’une fausse information. Acrimed parle de « journalisme d’approximation ». C’est être bien trop indulgent. Si cette presse a vendu le faux comme véridique, c’est évidemment qu’elle le trouvait politiquement satisfaisant. Cela porte un autre nom : le mensonge de propagande.

Souhaitons que, le moment venu, la justice fasse mieux (1).

CV

1 Rien de moins sûr. Voir par exemple cette affaire dans le Jura, quelques jours après le meurtre de Clément Méric, où le tribunal met sur le même pied un tireur néo-nazi et ses cibles, heureusement saines et sauves :http://cabesancon.wordpress.com/2013/07/05/poligny-agresseurs-agresses/

Sur l’effet déréalisant du discours des experts et les errements journalistiques désastreux, voir Libération du 23/01/2014. On apprend que les trois premiers experts n’arrivent pas à dire si Clément est mort des coups « très violents » ou de la chute consécutive aux dits coups. Dans le contexte évoqué ci-dessus, le titre de cet article laisse rêveur : « des responsabilités difficiles à établir » !

À propos d’une vidéo sur la mort de Clément Méric : bidouillages et journalisme d’approximation

par Henri Maler, Ugo Palheta, le 4 juillet 2013

Le 25 juin, à 6 h du matin, RTL révélait à l’antenne et sur son site l’existence d’une vidéo de l’agression qui a coûté la vie à Clément Méric, militant antifasciste et syndicaliste étudiant de 18 ans. Quelques heures après la publication de cet article et dans les jours qui suivent, plusieurs articles viennent pourtant mettre en doute cette « information » : non seulement la vidéo ne permettrait pas de voir à plus de vingt centimètres au-dessus du sol (selon une source policière citée par Libération), mais elle ne proviendrait pas en outre, selon le magazine Politis, d’une caméra de la RATP. Entre-temps, la circulation circulaire des approximations a fait son œuvre…

LIRE LA SUITE ICI : http://www.acrimed.org/article4106.html

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