Étiquettes

, , , ,

« Il ne faut pas qu’on dise de ce pays qu’il y a deux justices, une justice pour l’Affaire Dreyfus, une justice pour l’Affaire Durand. Le capitaine Dreyfus, qui a obtenu la réhabilitation la plus éclatante qu’il pouvait souhaiter et l’autre, dont je plaide la cause, le petit ouvrier charbonnier est là qui attend, dans un cabanon de fous, la fin de l’épouvantable drame qui a ruiné sa vie ». Paul Meunier, député et avocat, 1911

Ce dossier est tiré, sauf indication contraire, du site de l’association des Amis de Jules Durand http://www.julesdurand.fr/. Ce site est une mine de documents sur cette Affaire.  On peut adhérer à cette association moyennant 10 euros, 5 euros pour les étudiants et chômeurs.

Le Monde diplomatique Octobre 2010

L’AFFAIRE JULES DURAND

Il y a cent ans, un « Dreyfus ouvrier »

EN NOVEMBRE 1910, LE SYNDICALISTE HAVRAIS JULES DURAND ÉTAIT CONDAMNÉ À MORT À LA SUITE D’UNE MACHINATION PATRONALE DOUBLÉE D’UNE ERREUR JUDICIAIRE. AUJOURD’HUI OUBLIÉE, CETTE AFFAIRE SUSCITA DE VIFS DÉBATS AU SEIN D’UNE GAUCHE FRANÇAISE ALORS TIRAILLÉE ENTRE LES « RENÉGATS » DU GOUVERNEMENT ET LES TENANTS DE LA GUERRE SOCIALE. PAR THOMAS DELTOMBE *

Carte postale envoyée massivement au président de la République. 1912

Carte postale envoyée massivement au président de la République. 1912

Neuf septembre 1910. Sur les quais brumeux du port du Havre, un homme est tué par une bande en colère. Banale bagarre d’ivrognes. Mais l’affaire prend une autre tournure lorsqu’on apprend que la victime, le charbonnier Louis Dongé, est un « jaune », un briseur de grève. Ce qu’on appelle, à l’époque, un « renard ». Jules Durand, secrétaire du syndicat des charbonniers du Havre, est arrêté. Et la grève qu’il menait depuis trois semaines s’interrompt brusquement…

Les grévistes guettent les renards (briseurs de grève) depuis un pont

Les grévistes guettent les renards (briseurs de grève) depuis un pont

Ainsi débute l’affaire Durand (1), qualifiée à l’époque d’« affaire Dreyfus ouvrière ». Car Jules Durand, comme Alfred Dreyfus quelques années plus tôt, va être victime d’une erreur judiciaire alimentée par les phobies du moment. Dans le contexte des rivalités franco-allemandes, les nationalistes avaient fait de Dreyfus, juif d’origine alsacienne, le coupable idéal. Dans le climat de guerre sociale qui agite la France une décennie plus tard, c’est sur Durand, prolétaire, syndicaliste et anarchiste, que s’acharne le destin. Le destin, et la Compagnie générale transatlantique. Symbole de la bourgeoisie de la Belle Epoque, qui rêve de croisières intercontinentales dans des salons à dorures, et fleuron du capitalisme hexagonal, la « Transat », toute-puissante sur le port du Havre, est au cœur de l’affaire. C’est pour protester contre sa politique de mécanisation de la manutention que les charbonniers se sont dotés d’un syndicat, en juillet 1910, et mis en grève à la mi-août. C’est pour elle que travaillent les rares non-grévistes qui, comme l’infortuné Dongé, se sont laissé séduire par de coquettes primes. C’est elle, surtout, qui transforme l’incident du 9 septembre en « crime syndical ». A peine la mort de Dongé connue, les responsables locaux de la Transat poussent une poignée de jaunes devant le magistrat chargé de l’enquête. Terrorisés par la mort de leur collègue, ces derniers s’exécutent. Ils inventent de toutes pièces une invraisemblable histoire. La mort de Dongé, affirment-ils, a été votée à main levée, au vu et au su de tous, en assemblée syndicale. Les chefs syndicaux auraient même fait défiler, devant des centaines de grévistes, les gros bras chargés d’exécuter la sinistre besogne ! Le magistrat ne semble guère surpris par cet étonnant récit. Au contraire. Depuis des années, on s’inquiète dans les beaux quartiers du durcissement du mouvement syndical. A Paris, au Havre, comme dans toutes les villes de France, la Confédération générale du travail (CGT), qui prêche sans relâche la guerre des classes, fait trembler les puissants. Dix ans après l’affaire Dreyfus, qui a permis aux républicains les plus modérés d’accéder au pouvoir, les théories révolutionnaires, portées par exemple par Fernand Pelloutier et Emile Pouget, ont pénétré les profondeurs du mouvement ouvrier. Dans toutes les Bourses du travail, on parle de grève générale, de manifestations, de sabotages, de toutes ces armes qui permettront d’abattre « la république bourgeoise » (2). A l’été 1910, celle-ci sombre dans la psychose. Avec Aristide Briand, président du Conseil depuis l’année précédente, les possédants pourraient certes se sentir rassurés. Jadis virulent théoricien de la grève générale, l’ancien syndicaliste s’est converti au plus sage réformisme. Mais la gauche ne désarme pas. La SFIO, qui a réalisé un beau score aux législatives d’avril, durcit le ton contre le capitalisme assassin. Quant à la gauche syndicaliste et révolutionnaire, qui rejette l’électoralisme, elle fustige sans relâche le « renégat » Briand — « Aristide la Jaunisse ! » — et titille les « parlementeurs » socialistes, dont la plupart viennent de voter l’« escroquerie » que constitue, selon elle, la première loi générale sur les retraites ouvrières et paysannes… Pendant que La Voix du peuple, l’hebdomadaire de la CGT, appelle à « affûter les bistouris » pour « crever le monde bourgeois » (26 août 1910), les grèves éclatent de tous côtés. Les cheminots annoncent pour octobre une grève générale qui doit paralyser le pays. Ce qui rend crédibles les inventions de la Transat, c’est qu’elles collent au plus près aux polémiques de l’heure. En ces temps de révolte sociale et de reniements gouvernementaux, les jaunes, fer de lance du combat antisyndical du patronat, passionnent les gazettes. En réponse, les révolutionnaires revendiquent la « chasse aux renards », sans toujours en définir précisément les limites. Les plus exaltés s’amusent par leurs écrits à effrayer les rupins. Si les hommes d’ordre persistent à encourager les jaunes, menace par exemple La Guerre sociale, le journal de Gustave Hervé, alors « les “rouges”, en partant à la chasse aux renards, auront soin d’avoir en poche “le citoyen Browning” [un revolver] et, à la première résistance à main armée, le renard recevra du plomb dans les reins » (4 août 1910). A la lecture de tels brûlots, vendus à des dizaines de milliers d’exemplaires et parfois reproduits dans les organes locaux de la CGT, on comprend sans peine comment s’enclenche l’affaire du Havre. Alors que la grève des charbonniers rencontre un incontestable succès, la Transatlantique placarde sur les quais des affiches incendiaires. Elle mobilise l’Union corporative antirévolutionnaire, le syndicat jaune. Et exige de la police qu’elle protège la « liberté du travail ». Les incidents se multiplient — confrontations avec la police, sabotages nocturnes, bagarres… — sans qu’on sache toujours qui en est à l’origine. C’est dans ce contexte que, le 10 septembre 1910, on apprend la mort de Dongé. A Paris, la presse gouvernementale et patronale l’élève immédiatement au rang de martyr. Versant quelques larmes sur sa veuve et ses enfants orphelins, Le Temps, L’Aurore, Le Capitaliste et les autres crient au « retour de la barbarie » et réclament les châtiments les plus sévères contre le « syndicat du crime ». Après avoir tué dans l’œuf la grève des cheminots, Briand se dit prêt à « recourir à l’illégalité » contre les grèves insurrectionnelles. Autant dire que l’atmosphère manque singulièrement de sérénité lorsque s’ouvre le « procès Dongé » devant la cour d’assises de Rouen, le 24 novembre 1910. Défendu par l’avocat havrais René Coty, futur président de la République, Jules Durand trouve pourtant au tribunal des alliés inattendus. Le chef de la police du Havre, qui entretient une foule d’indicateurs dans les rangs syndicaux, jure n’avoir jamais eu vent d’assassinat prémédité. Quant à la veuve Dongé, elle refuse de s’en prendre au syndicat : c’est à la Transat et à la mairie du Havre, qui n’ont pas su protéger son mari, qu’elle demande réparation… Mais les jurés passent outre. Convaincus par les fabulations des « témoins » de la Compagnie générale transatlantique et terrorisés par l’anarchisme revendiqué de Durand, ils condamnent le syndicaliste pour « complicité morale »… à la peine de mort ! Soufflée par ce verdict, consciente que c’est elle qui est visée derrière l’anonyme syndicaliste havrais, toute la gauche se mobilise, du socialiste Jean Jaurès à l’anarchiste Sébastien Faure, en passant par les cégétistes Léon Jouhaux ou Georges Yvetot. L’affaire Dongé devient l’affaire Durand. Partout en France, pendant des semaines, des foules vont défiler contre le « crime judiciaire ». Des centaines de réunions publiques seront organisées dans toutes les villes contre cette « justice de classe ». Des milliers de cartes postales à l’effigie de Durand seront envoyées à la présidence de la République pour demander sa grâce. A l’étranger, à Liverpool, à  Rome et jusqu’à Melbourne ou Chicago, on enregistrera des grèves et des marches en faveur de Durand. On distingue toutefois plusieurs stratégies au sein de la gauche française. La frange insurrectionnelle prône la guerre à outrance. « Assez d’ordres du jour platoniques. Assez de meetings où toute l’énergie s’envole en claquements de main, décrète La Guerre sociale (25 novembre 1910) à l’annonce du verdict. Nos maîtres ne commenceront à se montrer raisonnables et humains que quand nous nous déciderons à leur appliquer la loi de Lynch : œil pour œil, dent pour dent. » Dans L’Humanité (10 décembre 1910), dont il est le directeur, Jean Jaurès exhorte au contraire à maintenir l’affaire sur le terrain légal et juridique. S’étant plongé dans le dossier judiciaire et ayant découvert la machination de la Transat, il ne s’attaque pas seulement à la lourdeur du verdict mais à la condamnation elle-même. « Ce n’est pas seulement l’échafaud qui serait un crime contre Durand, insiste-t-il, c’est le bagne. Il est innocent, pleinement innocent. » Le journal de Jaurès publie les lettres que Durand, tout juste trentenaire, a envoyées à ses parents dans les jours qui ont suivi son arrestation. On y découvre un militant exemplaire et une personnalité délicate, aux antipodes de ce que dit des syndicalistes la presse huppée. Militant antialcoolique et membre de la Ligue des droits de l’homme, Durand s’est toujours battu pour détourner ses camarades de la boisson, qui embrume le travail syndical, et de la violence, dérivatif impuissant, à ses yeux, qui divise la classe ouvrière. Son innocence ne faisant bientôt plus de doute, l’affaire Durand se transforme en « nouvelle affaire Dreyfus ». Comme pour le capitaine, c’est la réhabilitation qu’on réclame pour l’ouvrier. En rapprochant les deux affaires, la gauche cherche aussi à défier les intellectuels et les républicains de gouvernement. « Si, par aventure, la haine bourgeoise s’obstinait sur le condamné à mort, tonne le journaliste libertaire Victor Méric, l’affaire Durand pourrait bien prendre des proportions telles qu’à côté, l’autre affaire, celle du capitaine, n’apparaîtrait plus que comme un jeu de marmousets (3). » Les intellectuels commencent à signer des pétitions. Un nombre croissant de parlementaires, suivant le député radical-socialiste Paul Meunier, finissent par prendre position. Les militants syndicalistes, joignant le geste à la parole, organisent une marche sur l’Elysée pour le 1er janvier 1911. Sous pression, le président Armand Fallières commue la peine de Durand à sept ans de réclusion. Les protestataires s’étouffent : « Sept ans pour un innocent ! ? » La mobilisation ne faiblissant pas, Durand est finalement élargi le 16 février.

7 ans de réclusion

Illustration du Progrès socialiste du Havre, janvier 1911

Illustration du Progrès socialiste du Havre, janvier 1911

Les cris de joie qui accueillent cette libération n’effacent pas les divergences à gauche. Pendant que les uns y voient un succès parlementaire, les autres magnifient la mobilisation ouvrière. C’est l’union qui a permis la victoire, tranche Jaurès. S’étant de longue date donné pour mission de réhabiliter l’idée républicaine aux yeux d’un prolétariat désabusé, le dirigeant socialiste en profite pour revenir sur l’affaire Dreyfus, souvent perçue dans les milieux populaires comme une simple « affaire de bourgeois ». C’est précisément parce que nous nous sommes jadis « dressés contre le crime de la raison d’Etat militariste », insiste-t-il, que nous pouvons aujourd’hui exiger de la République qu’elle rende justice à l’ouvrier victime de « la raison d’Etat capitaliste » (L’Humanité, 16 février 1911). Reste que les nobles idéaux se heurtent parfois à de cruelles réalités : Jules Durand, en captivité, a perdu la raison. Choqué par son arrestation, sonné par sa condamnation, fragilisé par sa détention, il est sujet au délire de persécution et s’enfonce dans la démence. Il ne reconnaît plus ses proches, se frappe la tête contre les murs, se prend pour Jésus-Christ… Incurable, il est placé en asile psychiatrique en avril 1911, pour le restant de ses jours. Il faudra toute la persévérance du député Paul Meunier pour permettre enfin sa réhabilitation, en 1918.

Le Monde diplomatique THOMAS DELTOMBE * Journaliste, auteur de L’islam imaginaire – La construction médiatique de l’islamophobie en France, 1975-2005 , La Découverte, Paris, 2007. (1)  Cf. Philippe Huet, Les Quais de la colère, Albin Michel, Paris, 2004, et Emile Danoën, L’Affaire Quinot, éd. CNT-RP, Paris, 2010. (2)  Déposséder les possédants. La grève générale aux “temps héroïques” du syndicalisme révolutionnaire (1895-1906), textes rassemblés et présentés par Miguel Chueca, Agone, Marseille, 2008. (3)  Les Hommes du jour, Paris, 7 décembre 1910.

voir aussi « Jules Durand de la peine de mort à la folie », par Hélène Rannou :

Hélène Rannou

http://criminocorpus.hypotheses.org/4414

LA FABRIQUE DE L’HISTOIRE (FRANCE CULTURE) a consacré une émission à l’affaire Jules Durand le 11 mars 2014, l’écouter ici : http://www.franceculture.fr/emission-la-fabrique-de-l-histoire-engagement-24-2014-03-11

 

lettres écrites de prison par Jules Durand

par Jules Durand

 14  septembre 1910

« Ma chère Julia,

Ne te fais pas de chagrin, tout le monde connaît ma conduite, comme toi tu as pu longtemps la juger. Te dire la principale chose en ce moment est de consoler le père et la mère car je suis persuadé qu’ils doivent être dans un profond chagrin. Eh bien, ce n’est pas la peine, car soyez certains que ma détention n’est qu’une question de jours et que je ressortirai la tête haute.

S’il te plaît, n’oublie pas mes chers pigeons.

Je me mets à votre place : il est douloureux pour vous de me savoir en prison, mais sachez que moi, je suis certain, à l’avance, que je serai en liberté et que je pourrai vous embrasser de tout mon cœur.

Ton Jules. »

 

20 octobre 1910

«A Julia,

Une chose à te dire : Le chef m’a dit que vous aviez demandé pour moi l’autorisation d’une voiture. Je m’y refuse absolument. Je suis un homme qui subit en ce moment une injustice, car j’ose dire à haute voix que tout ce dont on m’accuse n’est que mensonge. Ma conscience est propre, elle le restera toute ma vie. Libre je partirai la tête haute et reviendrai de même, mais pas de voiture.

J’accepte la discipline qui est la même pour tous.

Nous autres ouvriers qui avons bien du mal à gagner notre argent, ne le gaspillons pas. Gardons-le précieusement car la vie est bien triste pour celui qui, à l’heure actuelle, n’a pour vivre que sa conscience et son honnêté.

Je tiens donc à ce que cet argent reste dans vos mains. Sachez qu’il ya assez d’argent perdu dans ces deux mois de prison et que nous subissons injustement sans faire encore de frais.

…/…

Plus loin Durand s’adresse à son père :

 Prends courage, la délivrance de ton fils qui t’aime approche, tu as à tes côtés des personnes qui t’aiment. Ton fils reconnaît parfaitement bien que c’est sa faute d’avoir été la cause de ton renvoi, mais n’aurais tu jamais supposés qu’après tant de services rendus au directeur que tu aurais subi les conséquences ?

Tant mieux tiens, tu as besoin de te reposer et crie en même temps que moi : vive le syndicat.

Courage et longue patience font plus que force et rage.

Jules Durand. »

 

16 novembre 1910

…/…  

« Mes accusateurs viennent de me faire conduire les menottes aux mains mais qu’ils prennent garde car la cour d’assises s’apercevra bien que ce n’est que mensonges et que tout n’est que parti pris contre le syndicat. »

…/…

 

17 novembre 1910

 

…/…

« Heureux aussi, je vais pouvoir enfin démontrer que toute notre affaire  ressort d’un parti pris contre les doctrines syndicalistes. Ca, je peux dire à haute voix ce que j’ai toujours dit aux ouvriers : soyez unis, soyez des frères, car vos souffrances morales et physiques devraient vous démontrer que ce n’est que la faute de ne pas savoir vous entendre. Ecartez des joutes et vous serez des bons camarades que lorsque vous ne serez plus plongés dans cet alcool qui non seulement vous abrutit, malheureux, mais aussi ceux qui vous sont si chers : vos femmes et vos enfants. »

…/…

«  Enfin, tout en un mot va ressortir, et nos accusateurs seront là devant les juges qui eux connaissent qu’une chose : la vérité et la vérité est facile à prouver et le mensonge est si facile à voir ».

 

 

27 novembre 1910. Quartier des condamnés à mort à la Maison d’arrêt de Rouen

« Chère Julia,

Ne crois pas que l’ignominie qui vient de se faire n’a pas été reconnue de tout le monde.

Oui mais je ne crois pas qu’ils pousseront l’audace de condamner à mort un innocent ; les contradictions n’ont pas été fortes de la part de mon défenseur ; cependant, il pouvait parler devant tout le monde de la mort votée soit disant devant une tribune à la majorité devant 600 personnes.

Horreur ! Quels sont ceux qui croyaient à ça ? On veut en moi une victime, mais ce que je peux dire, je m’en aperçois.

Enfin, quels sort me réservent-t-ils ? Je ne faiblirai pas parce que ce que l’on me reproche est une infamie si grotesque que je me demande comment elle peut être acceptée par le monde.

Me prend-on pour un assassin, que l’on me condamne à mort ? Que l’on me regarde avant tout que je suis un homme digne d’être aimé, je suis heureux quand je pense que vous ne laisserez pas pareille chose se faire ; en tout cas, haut les cœurs et ne vous abattez pas. Du courage !

Tant qu’à monsieur le président des Assises, j’ai remarqué chez lui une intégrité d’homme, mais ce n’est pas lui qui juge, il ne voit pas ces mensonges, le chef de la sûreté le dit lui-même. Enfin, pourquoi veut-on ma mort ? Est-ce que je ne suis pas un homme loyal ? Oui !

J’ai pleuré mais au moins je resterai toujours courageux. Je suis encore plus fort devant pareille ignominie. Bon courage nous pouvons dire.

J’espère  bientôt revoir Maître Coty. S’il croit utile de venir, qu’il vienne.

Bonjour à Henri et à tous. Enfin, on nous a joués, car je m’en suis bien aperçu, va. Si j’avais eu le droit de questionner les témoins, ce n’est pas l’heure du vote mais la date que j’aurais demandée. Nul ne savait la dire au juge d’instruction.

Ils maintenaient l’heure des réunions, on la connait toujours ! J’espère bien cette fois être victorieux car bon sens, je le dis : jamais je n’ai fait voter la mort d’un homme, me prend-on pour un fou ?

J’ai encore le cerveau solide, les témoins à charge sont des lâches, car ils veulent faire supprimer un être innocent. Quels tristes gens ! Dire qu’ils ne regardent pas si, en mentant de cette façon, ils tuent eux-mêmes un innocent. J’aurai du courage.

Prends courage, je suis fort car vraiment c’est honteux à cette époque que pareille chose se fasse, moi qui attendais avec impatience cet heureux jour, est-ce que je n’ai pas toujours été un homme sérieux et honnête ?

Ah, réellement c’est trop fort : combien j’ai vu les visages des journalistes exprimer eux-mêmes : « C’est honteux » Les témoins mentaient devant tout le monde : croit-on que je ne m’aperçois pas que c’est un parti pris et non de la justice ; réellement, je n’aurais jamais pensé cela.

Enfin, soyez courageux…Bonjour ma Julia, à ta mère, à Charles, au père et à la mère. J’espère enfin à l’avenir et je ne faiblirai pas.

Courage !

Jules. »

 

28 novembre. Quartier des condamnés à mort à la Maison d’arrêt de Rouen

« Chers parents,

Après un abattement de quelques jours, la force me revient car l’innocence est en moi.

Mes accusateurs ont triomphé mais mon avocat Coty tient dans ses mains et a à sa disposition tout ce qui peut démontrer que je suis victime de fausses accusations. J’ai dans moi la preuve…J’ai certainement espoir de voir venir à ma place les menteurs de profession et la justice n’a pas le droit de me condamner ; je le crie à haute voix : c’est une erreur, je le veux bien, mais des hommes devant une pareille erreur sont responsables ; ils ont montré trop peu d’attention au sujet de savoir si réellement ce que mes accusateurs disaient était vrai ou faux.

Monsieur Genet, gérant, et Geeroms, secrétaire général, Monsieur Fauvel, docteur, et encore une quantité d’honorables personnes qui assistaient à nos réunions ont donc le droit de protester que dans une réunion de 600 personne un secrétaire ait fait voter à mains levées la mort de trois personnes dont même je n’avais jamais travaillé avec eux.

Ce n’est pas du parti pris qu’il faut dans un jury, c’est une conscience.

Ma condamnation est arbitraire. Croire à une pareille chose à cette époque que, dans les réunions publiques, des secrétaires de syndicats auraient le droit de pousser pareille audace et lâcheté. Horreur et ignominie complète !

Non ce n’est pas de la justice, c’est un parti pris contre la cause syndicaliste et cependant les patrons ont le droit d’appartenir à un syndicat ! Pourquoi nous ouvriers, n’aurions nous pas le droit de nous syndiquer ?

Je vais écrire à mon défenseur. C’est bien embêtant car toutes nos économies vont se retrouver mangées ; enfin, il y aura bien des personnes de cœur qui connaissent notre situation et savent que je suis victime que de formidables mensonges.

Ayons du courage et ne manquons pas d’énergie ; surtout si vous savez tous mon innocence, elle est prouvée par les frères Boyer, elle le sera pour moi.

Bonjour chère Julia, on te rendra ton Jules ; c’est une affaire de temps, la victime n’en sera que plus belle mais je t’assure que j’ai reçu un sale coup ; va je reviendrai.

Bonjour à tous les amis, à ta mère, à mon très cher père qui fut bien dupe l’autre jour, et la mère aussi, unissez-vous et restez à vous aimer. Bonjour Julia car c’est à toi que ma pensée va souvent ; oui c’est malheureux car en ce moment je devrais être en liberté je suis innocent, tout ce que l’on me reproche n’est qu’un mensonge.

Courage à Louis et à Corneille, courage et nous serons vainqueurs. Je suis rentré la tête haute et j’en sortirai de même.  

Charles, j’ai quelque chose à te dire. Devant les assises, il ya Auguste Lepretre qui a dit que sur 600 personnes, il n’y en avait qu’une seule qui n’avait pas voté la mort parce que cet homme était sourd ; Cela avait-il seulement du bon sens ?

Ils veulent nous faire croire que s’ils avaient entendu voter la mort des personnes, ils ne l’auraient pas dit ; ils seraient plus des hommes, car moi j’estime que dans une grève, on n’a pas toujours le pouvoir de ne pas travailler, la femme et les enfants sont avant tout !

Iles auraient du mal à le dire, car jamais, jamais on aurait fait pareille chose. On ne fait pas tuer un de ses semblables dans le syndicat ; on a pour habitude de s’aimer tous.

Dongé était un homme qui avait le droit d’avoir ses idées, nous avions bien les nôtres.

C’est l’alcool qui est malheureusement la cause de tout ça mais pas Jules Durand. « 

Source : Archives départementales de Seine-Maritime, ADSM 1M371

in http://www.julesdurand.fr/

Publicités