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 » Si j’avais agi autrement, si j’avais laissé assassiner Mohammed, je crois bien que je n’aurais jamais osé te regarder en face… » Noël Favrelière à son père. Le désert à l’aube, Editions de Minuit, 1960

[ Repris du site LDH-Toulon, merci à François Nadiras et à Tramor Quemeneur. CV]

Près de 15 000 jeunes Français ont été insoumis, déserteurs ou objecteurs de conscience pendant la guerre d’Algérie — la même proportion de refus que celle des jeunes Américains pendant la guerre du Vietnam.Ce fait, qui n’avait jusqu’à présent pas été révélé, ressort de la grande thèse que Tramor Quemeneur a soutenue en octobre 2007, au terme d’une étude longue et fouillée qui s’appuie sur une masse considérable d’archives déposées au service historique de l’armée française.

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Siné (L’Express, juillet 1960).

Ils ont dit « non » à la guerre sans nom [1]
par Tremor Quemeneur

Les désobéissances de soldats français pendant la guerre d’Algérie (1954-1962).

A la fourchette de 3 000 à 4 000 réfractaires français pendant la guerre d’Algérie, évoquée tant par les opposants de la guerre que par les partisans de l’Algérie française [2], s’était rapidement substitué le nombre de quelques centaines de désobéissants. Pourtant, les archives militaires montrent que l’on peut comptabiliser environ 12 000 réfractaires, qui se répartissent entre 10 831 insoumis (les appelés qui ne se présentent pas lors de leur appel sous les drapeaux), 886 déserteurs (les soldats qui quittent illégalement leur unité) et 420 objecteurs de conscience (les soldats qui refusent de porter les armes ou l’uniforme) [3]. Ce nombre d’environ 12 000 réfractaires, rapporté à 1 200 000 appelés en Algérie, porte la proportion de désobéissance à environ 1 % des soldats, ce qui est comparable à d’autres conflits, notamment à la guerre du Viêt-nam.

L’évolution en nombres relatifs des désobéissances pendant la guerre d’Algérie montre l’existence de trois périodes de refus. La première, au cours des années 1955-1956, est marquée par une diminution ou une stagnation des désobéissances. Ce phénomène illustre vraisemblablement le passage d’une désobéissance ordinaire en temps de paix à un autre type de désobéissances, du fait de la prise de conscience progressive d’un état de guerre. Mais cette période est également marquée par des mouvements de contestation importants à l’automne 1955 et au printemps 1956 : ces mouvements collectifs remplacent en quelque sorte des désobéissances individuelles. Ces deux phénomènes conjugués tendent donc à réduire le nombre de désobéissances. La deuxième période est caractérisée par une légère augmentation des désobéissances jusqu’en 1957-1958 puis une baisse jusqu’en 1959-1960. L’augmentation des désobéissances peut s’expliquer par deux facteurs : tout d’abord, la dénonciation des tortures au printemps 1957 ; ensuite, le déroulement des événements de mai 1958 et l’opposition qu’ils ont suscitée dans une catégorie de la population française orientée à gauche. La baisse consécutive peut s’expliquer par la stabilisation du régime et la confiance qu’il a pu amener dans une large couche de la population, mais aussi par une répression accrue envers les opposants à la guerre. Enfin, la dernière période se distingue par des désobéissances croissantes jusqu’à la fin de la guerre. Cette croissance peut s’expliquer par les débats qui ont secoué la société française en 1960, par le climat de plus en plus délétère qui existe en Algérie à la fin de la guerre, notamment avec l’activité et les désobéissances de l’OAS, et par les perspectives de la fin du conflit : personne n’a envie de mourir dans une guerre qui s’achève, ce qui peut expliquer certaines désobéissances. L’évolution des désobéissances au cours de ces trois périodes peut maintenant être analysée.

Le temps des rappelés (1955-1956)

Les années 1955 et 1956 sont marquées par les manifestations de rappelés. Ces manifestations constituent les fondations sur lesquelles des désobéissances vont se produire et sur lesquelles les mouvements de contestation de la guerre vont naître. La manifestation de la gare de Lyon, le 11 septembre, devient un modèle pour les suivantes. La question de la désobéissance émerge ensuite progressivement, d’abord sous l’impulsion des Algériens puis sous celle de quelques chrétiens comme le journaliste Robert Barrat. Le 29 septembre 1955, des chrétiens organisent une messe en l’église Saint-Séverin à l’issue de laquelle ils diffusent un texte évoquant la désobéissance [4]. La révolte de la caserne Richepanse à Rouen, les 6 et 7 octobre 1955, conjugue les forces des rappelés à celles de la population civile du quartier, et conduit à une véritable mise à sac de la caserne. Elle constitue l’acmé de la contestation de l’automne 1955, mais la question de la désobéissance reste présente : elle trouve même des relais politiques comme avec le socialiste Marceau Pivert, qui affirme, le 8 octobre 1955, que « les soldats ont maintenant le droit de ne pas obéir à autre chose qu’à leur propre conscience » [5]. Le Comité des organisations de jeunesse contre l’utilisation du contingent en Afrique du Nord structure même la contestation. Enfin, le 23 novembre 1955, des appelés du contingent (et non des rappelés) manifestent sur les Champs-Elysées, montrant ainsi que la contestation se poursuit au-delà des rappels. Cela contribue à la fragilisation du gouvernement puis à sa chute. Le mouvement de 1955 a, d’une certaine manière, vu ses revendications aboutir puisque les rappelés sont tous ramenés dans leurs foyers avant la fin de l’année 1955 et que les élections législatives anticipées en janvier 1956 conduisent le Front républicain au pouvoir, sur le mot d’ordre de paix en Algérie.

Mais le gouvernement modifie radicalement sa position, vote les « pouvoirs spéciaux » en mars 1956, et organise de nouveaux rappels et maintiens sous les drapeaux en avril 1956. Il s’ensuit un nouveau mouvement de contestation des rappelés, encore plus important que le précédent. Plus de 300 incidents se déroulent ainsi d’avril à juillet 1956, dont plus de 200 manifestations [6]. Les manifestations se développent rapidement tout en restant relativement pacifiques. La question de la désobéissance reste très prégnante puisque des rappelés ne partent quelquefois pas ou sont retenus par la population civile, comme à La Rochelle le 2 mai 1956. Au fur et à mesure que les départs progressent et que les soldats de la classe 52/2, plus âgés et donc ayant quitté le service militaire depuis plus longtemps, sont rappelés, les violences et les absences illégales se font de plus en plus importantes. Les affrontements de Grenoble, le 18 mai, se caractérisent par le fait que les personnes impliquées sont des civils, même si nombre d’entre eux sont jeunes et susceptibles d’être bientôt appelés, et par les violences très importantes causées lors de ces affrontements [7]. Cette violence traduit une volonté très forte de ne pas partir : d’ailleurs, le drame de Palestro dans lequel une vingtaine de rappelés meurt ne tarit pas les manifestations. La fin du mois de mai est marquée par des manifestations numériquement importantes. Surtout, une véritable révolte se déroule dans le camp de La Fontaine du Berger près de Clermont-Ferrand, le 28 mai. Les autorités militaires parviennent à ce que l’information circule peu sur cette affaire. D’ailleurs, la répression se fait de plus en plus forte envers les journalistes, les partisans de la négociation et les manifestants. Une allocution du président de la République René Coty appelant à la discipline met presque un terme aux incidents devenus progressivement moins nombreux [8]. Les manifestations n’ayant pas abouti à l’abrogation des mesures de rappel sous les drapeaux, le mécontentement des rappelés restant prégnant, un dernier événement important se déroule le 8 juillet 1956 au camp de Mourmelon, avec une véritable révolte des rappelés [9]. Contrairement aux manifestations de 1955, le rapport de force des rappelés avec l’autorité ne parvient pas à trouver une issue favorable pour ces derniers. Cet échec de la contestation de l’autorité entraîne d’autres modes d’expression du mécontentement des rappelés, notamment comportementaux, laissant penser à une véritable intériorisation de l’indiscipline.

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Dessin de Mitelberg (La Défense du Secours populaire français, n°387, déc. 1956.)

Cependant, ces manifestations de rappelés produisent ou favorisent des désobéissances, qui forment des « parcours précurseurs » de réfractaires dans la guerre d’Algérie. C’est dans ces parcours que la mémoire des refus de la guerre d’Algérie puise pour isoler des « parcours exceptionnels ». Ainsi, le communiste algérien Henri Maillot a déserté en avril 1956 avec un camion chargé d’armes qui ont servi au « maquis rouge » algérien et à l’ALN de l’Algérois [10]. De même, le rappelé Noël Favrelière a sauvé un Algérien d’une exécution sommaire en traversant le désert jusqu’en Tunisie [11]. Cette focalisation de la mémoire sur des « parcours exceptionnels » occulte d’autres parcours restés beaucoup moins connus, sinon anonymes, bien que certains d’entre eux peuvent s’être trouvés confrontés à des situations « extra-ordinaires ». Il en est par exemple ainsi du communiste et futur chanteur Claude Vinci, qui a déserté en Algérie après avoir été le témoin d’un massacre [12]. D’autres parcours sont également précurseurs dans la mesure où ils inaugurent la formation d’une opposition à la guerre d’Algérie en Suisse : tels sont ainsi les cas de l’ancien séminariste Jacques Berthelet et de Louis Orhant, ouvrier communiste. Parmi ces réfractaires « précurseurs » figurent aussi des anarchistes, tels que l’enseignant et permanent de la Fédération communiste libertaire (FCL) Paul Philippe qui plonge dans la clandestinité en France pour se mettre au service des Algériens [13], ou que le jeune militant de la Fédération anarchiste (FA) André Bernard, qui s’exile en Suisse [14]. Enfin, certains préfèrent le refus d’obéissance : alors que certains restent inconnus, tel le jeune acteur de théâtre Jacques Blot [15], sympathisant trotskyste et proche de l’Internationale lettriste de Guy Debord, qui désobéit en Algérie, d’autres accèdent progressivement à la reconnaissance, comme le jardinier et militant communiste Alban Liechti [16].

Le temps du témoignage (1957-1959)

La deuxième période de l’histoire des refus dans la guerre d’Algérie est marquée par le témoignage et l’organisation. Le témoignage peut être considéré comme une forme de désobéissance, une contestation de la guerre pour ses raisons ou les conditions de son déroulement. Cette forme de contestation, au sein de l’armée ou après le retour, peut être nommée, à la suite de Jacques Semelin [17], une « micro-désobéissance ». En effet, elle passe par une acceptation du cadre et de l’autorité militaires, tout en le contestant plus ou moins ouvertement. Ainsi, les lettres, photographies, témoignages oraux auprès des proches voire de certaines autorités constituent des « micro-désobéissances » qui contribuent à faire exploser le débat sur les tortures au printemps 1957. L’attitude des soldats, sur place, entre aussi dans ce cadre. L’intériorisation de l’indiscipline évoquée ci-avant peut même aller jusqu’à une contestation ouverte des supérieurs en Algérie, sans pour autant franchir la limite de la désobéissance. Inversement, la discipline affichée d’un soldat peut en fait masquer une désobéissance fondamentale, comme c’est le cas pour Jean P., impliqué dans l’aide à l’ALN en Algérie. Ainsi, discipline ne rime pas forcément avec obéissance, et indiscipline avec désobéissance. Un groupe social se caractérise notamment par la commission de « micro-désobéissances » : il s’agit des chrétiens. Parmi eux, le général de Bollardière est une des figures les plus marquantes. Son opposition aux tortures pratiquées dans la guerre d’Algérie l’amène à dénoncer publiquement ces faits, ce qui le conduit à être de plus en plus marginalisé au sein de l’institution militaire [18].

Du côté de ceux qui ont déjà franchi les limites de la désobéissance, le temps est maintenant à l’organisation. Si, au départ, les réfractaires sont isolés, ils se rencontrent peu à peu et forment des réseaux. Ainsi, le mouvement Jeune Résistance se crée en Suisse en 1958, à partir du noyau constitué de Jacques Berthelet et de Louis Orhant, auquel viennent s’ajouter deux nouveaux déserteurs – Jean-Louis Hurst et Gérard Meïer. Ces réfractaires exilés peuvent s’appuyer sur des soutiens locaux. Il en est de même dans d’autres pays, comme la Tunisie, la Belgique et l’Allemagne.

Enfin, les objecteurs portent également un témoignage du refus de participer à la guerre d’Algérie. Cette notion de témoignage est particulièrement importante pour des chrétiens comme l’enseignant de philosophie Jean Le Meur, qui devient sous-lieutenant en 1958, avant d’être le témoin de tortures dont il rend compte dans la revue Esprit en décembre 1959 [19]. L’organisation des objecteurs se fait moins par eux-mêmes, dans la mesure où ils sont emprisonnés et isolés les uns des autres, que par des personnes extérieures. En l’occurrence, il s’agit essentiellement du pacifiste libertaire Louis Lecoin qui entreprend une campagne en faveur de la reconnaissance légale de l’objection de conscience en 1958 [20]. Louis Lecoin est un point de repère pour des objecteurs tels qu’André Gazut [21] et qu’Henri Cheyrouze [22], qui refusent d’obéir en 1959.

siné 3Ecusson de la section spéciale de Tinfouchy, publié en Une de La Défense du Secours populaire français, n°415, mai 1959. La devise de la section en arabe signifie : « Adieu la vie ».

Une forme particulière de témoignage est constituée par les refus communistes de participer à la guerre d’Algérie. Ces « soldats du refus » témoignent dans la mesure où ils rendent publiquement compte de leur refus et où ils acceptent volontairement l’emprisonnement, à l’instar des objecteurs de conscience. Cette forme de refus est inaugurée par Alban Liechti en 1956. Progressivement, son exemple amène d’autres communistes à suivre le même chemin. A la fin de l’année 1957, tandis que les refus s’accélèrent, le parti communiste soutient ses militants emprisonnés par une campagne de presse demandant leur retour en France et leur libération. Le point d’orgue de la campagne se déroule en janvier 1958, avec la désobéissance de neuf soldats [23]. Mais l’accélération des refus amène les autorités à réagir et à réprimer plus sévèrement les « soldats du refus » en les incarcérant systématiquement en Algérie. Le tournant dans la campagne des « soldats du refus » se déroule en mai 1958. Certains « soldats du refus » sont alors conduits à la « section spéciale » de Tinfouchy, inspirée des bagnes militaires. Ils vivent des conditions de détention extrêmement difficiles avec des cas de mauvais traitements révélés en mai 1959 [24]. Une dernière vague de six « soldats du refus » se déroule en septembre 1958. Plusieurs autres désobéissances se déroulent encore, notamment le deuxième refus d’Alban Liechti. Mais le parti communiste signifie nettement, en mai 1959, que les militants communistes doivent cesser de désobéir et accepter le cadre militaire, lors d’un discours de Maurice Thorez [25]. A la même période, les militants qui ont déjà refusé sont transférés en France, ce qui laisse penser à un accord entre le parti communiste et le gouvernement. A l’issue de leur période de détention, les « soldats du refus » réintègrent l’armée et effectuent leur service militaire.

Le temps du débat (1960-1962)

Le troisième temps des refus dans la guerre d’Algérie est celui du débat. Il est constitué par deux mouvements aux logiques internes fortes, qui sont d’une part l’insoumission et la désertion, d’autre part l’objection.

Le débat sur l’insoumission et la désertion éclate au printemps 1960 après la découverte de l’existence de Jeune Résistance, à la suite de l’arrestation de l’un de ses militants, Diego Masson, fils du peintre André Masson, et d’un déserteur, Jean Crespi. Alors que la polémique enfle autour de la question de l’insoumission et de la désertion dans la guerre d’Algérie, deux réfractaires publient des livres témoignages, Jean-Louis Hurst avec Le déserteur [26] et Maurice Maschino avec Le refus [27]. Le philosophe Francis Jeanson, à la tête du réseau de soutien au FLN, insiste aussi sur la question de l’insoumission et de la désertion dans une conférence de presse clandestine à Paris, le 15 avril [28]. Tous ces éléments alimentent le débat sur la désobéissance au printemps 1960. Jeune Résistance en profite pour mieux faire connaître ses idées, en songeant même devenir une « organisation de masse » [29]. D’ailleurs, la question du « refus collectif » crée des lignes de clivage à l’intérieur de partis et de syndicats, ce qui amène le secrétaire de la revue Les Temps modernes à écrire qu’il existe une « gauche respectueuse », qui condamne la désobéissance, et une autre « irrespectueuse », qui l’accepte et qui a ses faveurs [30]. La fin du printemps et l’été 1960 sont encore marqués de l’empreinte de la désobéissance. Ainsi, une réunion des organisations de jeunesse se déroule sur cette question dans un temple de la rue de l’Avre à Paris [31]. Cette période voit aussi la structuration de nouveaux réseaux de réfractaires : Jeune Résistance se développe dans la région lyonnaise et surtout marseillaise, le Groupe Nizan évolue à Paris, le Groupe François agit au Maroc. Enfin, l’été est encore marqué par le congrès de Jeune Résistance à Darmstadt, où deux tendances s’affrontent : celle en faveur de Francis Jeanson dont le réseau a été ébranlé au printemps, et celle favorable à Henri Curiel qui a repris les rênes du soutien au FLN. L’opposition de ces deux tendances fragilise Jeune Résistance au moment où la question de la désobéissance est de plus en plus omniprésente. En effet, en septembre 1960 s’ouvre le procès du « réseau Jeanson » au cours duquel de nombreuses personnes évoquent la désobéissance [32]. Surtout, la Déclaration du droit à l’insoumission dans la guerre d’Algérie, plus connue sous le nom de « Manifeste des 121 » fait l’effet d’un coup de tonnerre, de grands intellectuels justifiant le droit à la désobéissance dans la guerre d’Algérie [33]. Parmi les signataires figurent Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Simone Signoret et André Breton. De plus, les signataires commencent à être poursuivis, interdits d’antenne, suspendus de l’administration et de l’enseignement, et certains sont même inculpés. Le « Manifeste des 121 » suscite évidemment de fortes oppositions : ainsi, un « Manifeste des intellectuels français » est signé par 185 personnalités. Un troisième manifeste, l’« Appel à l’opinion pour une paix négociée en Algérie », signé par plus de 16 000 personnes, clarifie la ligne de démarcation à gauche, entre ceux qui justifient l’insoumission et ceux qui sont pour l’indépendance algérienne sans être favorables à l’appel à l’insoumission. Le « Manifeste des 121 » fait craindre aux autorités le développement de la désobéissance, mais les arrestations minent l’activité des réseaux clandestins. Ces arrestations conduisent Jeune Résistance à accepter la tutelle du FLN, choisissant ainsi de respecter une autre autorité que celle de la France. Mais au début de l’année 1961, le FLN lâche Jeune Résistance, qui glisse vers le groupuscule. Pourtant, les désobéissances se poursuivent jusqu’à la fin de la guerre et deviennent même de plus en plus nombreuses. Cette augmentation tient à la violence exacerbée qui règne en Algérie, mais aussi au fait que personne n’a envie d’être le dernier mort de la guerre.

lyon_bellecour_1961s-e7604Place Bellecour (Lyon) en 1961.
Six manifestants de l’ACNV enchaînés et déclarant s’appeler Michel Hanniet, 2 septembre 1961, place Bellecour (Lyon) (Archives Michel Hanniet).

Le deuxième mouvement est constitué par l’objection de conscience. Il prend naissance dans la rencontre d’un objecteur, Pierre Boisgontier et d’une organisation, l’Action civique non-violente (ACNV), créée par Joseph Pyronnet pour dénoncer la torture et les camps de regroupement [34]. Pierre Boisgontier convainc Joseph Pyronnet, au moment de la réunion de la rue de l’Avre, d’aider les jeunes qui ne veulent pas participer à la guerre d’Algérie sans les pousser vers l’insoumission et la désertion. La jonction des objecteurs et des non violents est opérée à l’automne 1960. Plusieurs manifestations originales sont organisées : elles requièrent peu de personnes, qui s’enchaînent les unes aux autres en affirmant aux autorités qu’elles ont toutes l’identité de l’objecteur. La première manifestation de ce genre se déroule le 15 décembre 1960. Tandis que les objecteurs sont emprisonnés, les autres manifestants sont libérés une fois leur identité réelle déterminée. Ces manifestations puis les procès des objecteurs attirent l’attention de la presse, et de nouveaux objecteurs viennent rejoindre le mouvement. Par exemple, sept procès d’objecteurs se déroulent au printemps 1961, qui témoignent de leur opposition à la guerre d’Algérie ou encore de leur refus général de porter les armes. Le mouvement perdure jusqu’à la fin de la guerre, avec un flux continu de nouveaux objecteurs, qui sont progressivement moins opposés à la guerre d’Algérie en particulier, qu’à la guerre et à l’armée en général. Dans cette mesure, les militants de l’ACNV refusent une certaine forme d’autorité, mais en acceptent une autre à savoir la non-violence structurée, allant jusqu’à se comparer à une « armée non-violente » dont Joseph Pyronnet est le « capitaine ».

Les mouvements et réseaux formés à la fin de la guerre d’Algérie ont des répercussions ensuite. Ainsi, l’ACNV pèse en faveur du statut des objecteurs de conscience en décembre 1963, même si la grève de la faim de Louis Lecoin en mai – juin 1962 en est le détonateur. Ce statut constitue la première brèche dans le système de conscription français, qui s’accentue par la suite avec les diverses formes de service civil, jusqu’à la professionnalisation des armées. En ce qui concerne les déserteurs et insoumis, Jeune Résistance développe un discours tiersmondiste rompant avec le discours communiste de classe. Ce discours fait de plus appel à la jeunesse, et non à la classe ouvrière, comme moteur révolutionnaire. A cet égard, le discours de Jeune Résistance, adopté par de jeunes militants actifs après la guerre, représente l’un des soubassements culturels et politiques du mouvement de mai 1968.
Tramor Quemeneur
Docteur en histoire

siné 4Siné (L’Express, juillet 1960)

P.-S.
Notes

[1] Je tiens à remercier ici Michel Hanniet pour m’avoir suggéré ce titre.

[2] Cf. par exemple Vérités Pour, 27 septembre 1960, cité in [Collectif], Le droit à l’insoumission. « Le dossier des 121 », Paris : François Maspero, Cahiers Libres, 1961, 231 p., p. 199.

[3] Ces chiffres sont tirés de l’étude quantitative menée pour ma thèse : Tramor Quemeneur, Une guerre sans « non » ? Insoumissions, refus d’obéissance et désertions de soldats français pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), thèse de doctorat sous la direction de Benjamin Stora, Saint-Denis : Université Paris VIII, 2007, 1 396 p. Plus largement, les informations de cet article sont tirées de cette thèse. Les personnes intéressées peuvent la consulter en bibliothèque, ou attendre sa publication début 2009 aux éditions La Découverte.

[4] Tramor Quemeneur, « La messe en l’Église Saint-Séverin et le « dossier Jean Müller ». Des chrétiens et la désobéissance au début de la guerre d’Algérie (1955-1957) », Bulletin de l’Institut d’Histoire du Temps Présent, Institut d’histoire du temps présent, Cachan, n°83, juin 2004. Disponible en ligne : http://www.ihtp.cnrs.fr/spip.php?ar….

[5] Cité in Janine Cahen et Micheline Pouteau, Una resistenza incompiuta. La guerra d’Algeria e gli anticolonialisti francesi 1954-1962, Milan : Il Saggiatore, 1964, deux volumes, LII + 448 p. et [VI] + 494 p., volume 1, p. 80.

[6] D’après nos recherches effectuées dans les archives militaires, les archives de la préfecture de police de Paris et la presse. Cf. Tramor Quemeneur, Une guerre sans « non » ?…, op. cit

[7] Cf. en particulier Patrick Rotman et Bertrand Tavernier, La guerre sans nom. Les appelés d’Algérie 54-62, Paris : Le Seuil, Points Actuels, 1992, 309 p., p. 39 sq.

[8] Jean-Pierre Vittori, Nous, les appelés d’Algérie, Paris : Stock, 1977, 322 p., pp. 57-58.

[9] Roger Barberot, Malaventure en Algérie avec le général Pâris de Bollardière, Paris : Librairie Plon, Tribune libre, 1957, 241 p., p. 36 sq.

[10] Serge Kastell, Le maquis rouge. L’aspirant Maillot et la guerre d’Algérie. 1956, Paris : L’Harmattan, Histoire et Perspectives Méditerranéennes, 1997, 285 p.

[11] Noël Favrelière, Le désert à l’aube, Paris : Minuit, Documents, 1960 (2001), 227 p.

[12] Claude Vinci, Les Portes de Fer. « Ma guerre d’Algérie » et « ma » désertion, Pantin : Le Temps des Cerises, 2002, 98 p.

[13] Paul Philippe, « Un combat politique », in Sidi Mohammed Barkat (dir.), Des Français contre la terreur d’Etat (Algérie 1954-1962), Paris : Reflex, 2002, 189 p., pp. 91-100.

[14] André Bernard : « Insoumission », La petite revue de l’indiscipline, n°45 : « La guerre d’Algérie (1954-1962) », Lyon, été 1997, 40 p., p. 8 sq.

[15] Tramor Quemeneur, « La détention ou l’illégalité : trois parcours de refus d’obéissance pendant la guerre d’Algérie », in Jean-Charles Jauffret (dir.), Des hommes et des femmes en guerre d’Algérie, Paris : Autrement, 2003, 573 p., Mémoires, pp. 431-442.

[16] Alban Liechti, Le refus, Pantin : Le Temps des Cerises, 2005, 263 p.

[17] Jacques Semelin, Sans armes face à Hitler. La résistance civile en Europe 1939-1945, Paris : Payot, Petite Bibliothèque, 1998, 274 p.

[18] Jacques de Bollardière, Bataille d’Alger, bataille de l’homme, Paris : Desclée De Brouwer, 1972, 168 p.

[19] Jean Le Meur : « Histoire d’un acte responsable. Le cas Jean Le Meur », Esprit, décembre 1959, p. 686 sq.

[20] Cf. Louis Lecoin, Le cours d’une vie, Paris : Chez l’auteur, 1965, 347 p.

[21] André Gazut est un chrétien, travaillant comme photographe et qui est ensuite devenu caméraman. Cf. Tramor Quemeneur, « La détention ou l’illégalité… », art. cit.

[22] Henri Cheyrouze est un jeune journaliste chrétien, qui se rapproche progressivement du communisme.

[23] Tramor Quemeneur, « Les « soldats du refus ». La détention, la campagne de soutien et la répression des soldats communistes refusant de participer à la guerre d’Algérie », La Justice en Algérie. 1830-1962, Paris : La Documentation française, Histoire de la Justice, 2005, pp. 189-201.

[24] « Révélations. A Timfouchi [sic], sous un soleil accablant. Des soldats sont astreints à la pelote et au tombeau », La Défense du Secours populaire français, n°415, mai 1959.

[25] Maurice Thorez : « Rassemblons toutes les forces pour la bataille contre le pouvoir personnel. Discours de clôture à la Conférence fédérale de Paris (31 mai 1959) », L’Humanité, 3 juin 1959.

[26] Maurienne [Jean-Louis Hurst], Le déserteur, Paris : Minuit, Les jours et les nuits, 1960, 128 p.

[27] Maurice Maschino, Le refus (récit), Paris : François Maspero, Cahiers Libres, 1960, 207 p.

[28] Georges Arnaud : « Les étranges confidences du professeur Jeanson », Paris-Presse – L’Intransigeant, 20 avril 1960.

[29] Jeune Résistance, « Jeune Résistance » s’explique…, sd. circa mai 1960, 16 p. (Archives Francis Jeanson).

[30] Marcel Péju : « Une gauche respectueuse », Les Temps modernes, n°169-170, avril – mai 1960.

[31] Cf. notamment le témoignage de Jean-Jacques Porchez, qui a organisé la réunion in Jacques Charby, Les porteurs d’espoir. Les réseaux de soutien au FLN pendant la guerre d’Algérie : les acteurs parlent, Paris : La Découverte, Cahiers libres, 2004, 299 p., pp. 163-168.

[32] Marcel Péju (présenté par), Le procès du réseau Jeanson, Paris : François Maspero, Cahiers libres, 1961, 254 p.

[33] Le texte du « Manifeste des 121 » : il y a cinquante ans : “le manifeste des 121”.

[34] Tramor Quemeneur, « L’Action civique non-violente (ACNV) et la lutte contre les camps », Matériaux pour l’Histoire de notre temps, Nanterre : Bibliothèque de documentation internationale contemporaine, à paraître en septembre 2008. Sur l’ACNV, cf. le site http://www.refractairesnonviolentsa….

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