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Le rapport Brazza.
Mission d’enquête du Congo : rapport et documents (1905-1907)
Préface de Catherine Coquery-Vidrovitch, postface de Pierre Farbiaz
Edition Le passager clandestin, mars 2014, 19 euros.

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Le 5 avril 1905, Pierre Savorgnan de Brazza embarque à Marseille pour sa dernière mission en Afrique. « Explorateur visionnaire » et « piètre administrateur » (1) du Congo français (Gabon, Moyen-Congo, Oubangui-Chari) jusqu’en 1897, remercié pour absence de souplesse face aux intérêts coloniaux privés par le ministre des Colonies, il a été rappelé par le gouvernement français pour mener une urgente mission d’inspection « extraordinaire » dans cette colonie qu’il connaît si bien.

Dans des « instructions strictement confidentielles » adressées à Brazza, le ministre des Colonies écrit qu’il  y a certes « lieu de craindre que l’établissement de la domination française n’ait été marqué quelque fois par des excès ». Des « excès », c’est-à-dire des crimes coloniaux, que la presse métropolitaine vient du reste de révéler : c’est l’affaire « Gaud et Toqué », tout particulièrement, qui a motivé la décision d’envoyer l’honnête Brazza sur les lieux. Mais dans l’esprit de ceux qui l’ont désigné, il s’agira évidemment pour lui de « démontrer que le Congo français restait irréprochable », à l’inverse du Congo belge dont une campagne internationale vient de dénoncer avec fracas le régime de terreur abominable qu’il inflige aux indigènes.
C’est pour couper court à toute campagne de ce genre, dont les rivaux de la France s’empresseraient de profiter, que doit se faire cette inspection. Elle a tout pouvoir. Six mois durant, Brazza et son équipe travaillent d’arrache-pied, sillonnant en tous sens l’immense territoire largement « concédé » au compagnies privées, amassant témoignages et rapports en dépit de toutes les obstructions.

Sa mission terminée, Brazza, rentrant en métropole, meurt à l’escale de Dakar le 14 septembre 1905.

Osons le dire, cette disparition n’est sans doute pas une mauvaise nouvelle pour tout le monde. Y compris parmi ceux qui vont communier aux obsèques solennelles de ce héros national. Sa disparition facilite en effet ce qui doit advenir : l’étouffement pur et simple du « rapport Brazza » par le gouvernement français.

L’affaire Gaud et Toqué est encore, à ce moment, dans toutes les mémoires. De ce scandale, rappelons notamment que Fernand Gaud, commis des affaires indigènes, surnommé « la bête féroce » par les dits indigènes avait, pour fêter le 14 juillet, fait exploser un prisonnier africain en lui introduisant une cartouche de dynamite dans l’anus. Cela lui valut au tribunal de Brazzaville une peine de cinq ans, ramenée à deux, au grand dam des Blancs de la colonie selon lesquels c’était encore trop.

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Une cruauté isolée, un simple accès de « soudanite » aiguë (2) ? Pas du tout.
Dès son arrivée, Brazza enquête sur l’affaire des « femmes de Bangui ». 58 femmes et dix enfants ont été pris en otage par un autre commis aux affaires indigènes, Culard, « pour obliger les hommes à récolter le caoutchouc de la Compagnie  concessionnaire de la Lobaye (32 400 km2) afin de s’acquitter de l’impôt « en nature ». Et on comprend que la pratique est courante. Les camps d’otages sont nombreux. A Krébedjé, Brazza repère une autre prise d’otage : 119 femmes, séquestrées pour les mêmes motifs : trouver de la main-d’œuvre aux Compagnies, ou des porteurs, faire payer l’impôt en nature. Le scandale vient ici de ce que l’on a laissé mourir de faim 45 de ces femmes et deux de ces enfants. Les corps ont été jetés dans le fleuve. Et le gouverneur Gentil lui-même, représentant de la République, couvre ces pratiques.

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Puis survient le scandale de la M’Poko (concession de 43 000 km2), en Oubangui-Chari (future Centrafrique). Un jeune administrateur stagiaire, Gaston Guibet, a osé le dénoncer : « La M’Poko fut convaincue d’un millier de meurtres ». Le directeur  de cette compagnie tue à la chicotte (fouet de cuir).
« Des hommes armés étaient installés dans tous les villages et pratiquaient séquestrations d’otages, châtiments corporels et exécutions » écrit Catherine Coquery-Vidrovitch. L’instruction dénombre 750 meurtres certains, plus 1500 probables. Aucun des 27 Blancs inculpés n’est finalement condamné. Les exécutants africains, quant à eux, prennent de 5 à 20 ans de travaux forcés.

On l’aura compris, même s’il est élaboré par d’ardents partisans de la colonisation, même si ces derniers n’ont de cesse de « charger » les compagnies concessionnaires pour mieux blanchir l’administration coloniale, même si la parole des Africains pourtant largement recueillie y pèse bien peu face à celle des Européens, ce rapport, alors comme aujourd’hui, est absolument accablant. Et il n’y est pas question de simples « excès », mais bien d’un système reposant sur le crime de masse. Le système colonial.

La Compagnie Gratry-M'Poko (43 000 km2)

La Compagnie Gratry-M’Poko (43 000 km2)

« La décision finale fut donc d’enterrer le rapport ; l’affaire en resta là. Le 7 mai 1907, sur proposition du directeur des Affaires d’Afrique, Louis Binger, il fut décidé d’en imprimer «  10 exemplaires numérotés et destinés à demeurer confidentiels » sur le budget général du Congo français. On prévit d’en remettre un exemplaire au ministre (…) et d’enfermer les neuf autres dans le coffre-fort du ministère ». (C. Coquery-Vidrovitch).

Plus de cent ans après, il est enfin public.

Camp-Volant

(1)Toutes les citations viennent de la préface de Catherine Coquery-Vidrovitch
(2)Voir sur cette maladie coloniale imaginaire : Elikia M’Bokolo

On peut lire en ligne la thèse de C. Coquery-Vidrovitch:
Le Congo au temps des grandes compagnies concessionnaires 1898-1930.http://books.openedition.org/editionsehess/359
La postface de Patrick Farbiaz :

« Il peut apparaître étonnant pour Sortir du Colonialisme, une association d’éducation populaire, de s’associer à la coédition de ce rapport de la Commission d’enquête du Congo dirigé par Pierre Savorgnan de Brazza. Nous ne sommes pas des historiens et notre public n’est pas composé d’universitaires. Mais si nous avons jugé important de nous associer à cette publication avec les Editions du Passager Clandestin, c’est qu‘elle se situe dans le prolongement de notre combat anticolonial :
– La lutte pour l’ouverture des archives est une préoccupation constante du mouvement anticolonialiste. La pratique du secret est une caractéristique du pouvoir colonial depuis toujours. Le rapport Brazza avait disparu des radars depuis plus de 100 ans. Alors qu’il apportait une somme d’informations uniques sur les pratiques de la France coloniale, non seulement il n’a pas été publié mais il a été occulté pour les générations suivantes, dissimulé au sein des archives du Ministère des Colonies, puis du Ministère des Affaires Etrangères. Si nous voulons nous réapproprier notre histoire, il est essentiel que la documentation sur la réalité de l’Empire colonial soit connue et partagée par tous ceux qui veulent comprendre cette période essentielle pour notre histoire. Rappelons nous la polémique sur l’ouverture des archives sur le 17 octobre 1961. Publier ce rapport c’est un apport au combat pour la transparence.
– Ce rapport est un acte d’accusation qui met la France coloniale en examen pour crimes contre l’humanité. Ces crimes ne se réduisent évidemment pas au territoire du Congo français. Ils ont eu lieu sur l’ensemble des territoires soumis à l’autorité de la France coloniale. Ce rapport finalement ne fait que rapporter du point de vue de l’appareil d’Etat des pratiques qui se sont étendus durant tout le temps de la colonisation et sur tous les territoires. Mais là où il est d’un apport considérable c’est qu’il est rédigé de l’intérieur de l’Etat colonial. Lorsque Brazza meurt à la fin de sa mission,  ce que l’on appelle le «  parti colonial », ce puissant lobby, lui organise des obsèques solennelles. Le groupe colonial qui réunit des députés favorables à l’expansion coloniale de la France est fort de plus de 200 députés. On comprend mieux pourquoi le rapport sera étouffé malgré le soutien d’intellectuels comme Charles Péguy et de sa revue «Les Cahiers de la Quinzaine ». La colonisation était – elle donc «positive» comme les nostalgiques de ce  temps béni des colonies » tentent de nous le faire croire ? Ce rapport donne la réponse à cette question. Il montre que la colonisation et son idéologie le colonialisme ont été d’une brutalité inouïe et ont constitué un état d’exception permanent. Le rapport en pointant le quotidien de la colonisation est à lui seul un livre noir. Le colonialisme ce n’est pas seulement des grands massacres, des enfumades, le travail forcé, les exécutions sommaires. C’est d’abord l’humiliation au quotidien. Lorsque le gouverneur Gentil avec ses deux gardes du corps armés de gourdin passent devant les indigènes, il faut que ceux ci se découvrent sinon ils sont tabassés. C’est ce type de pratique qui nous fait découvrir mieux que mille discours la réalité de la colonisation française en Afrique. La lutte contre le révisionnisme colonial fait partie intégrante du travail de mémoire des anticolonialistes depuis la loi du 23 février 2005 où ces négationnistes demandèrent que le mensonge d’Etat  de la colonisation dite « positive » soit enseigné aux élèves de France. Puisse la publication de ce rapport contribuer au travail de mémoire.
– Enfin le rapport a des accents terriblement contemporains. Il met en exergue le système des concessions privées où domine un travail forcé proche de l’esclavage  fondé sur le profit maximum. Après l’effondrement de l’Empire colonial, le néocolonialisme a prospéré. La colonisation avec un drapeau et une administration c’est toujours et encore l’ordre colonial imposé cette fois par procuration. La Françafrique a reconstitué l’alliage formé entre la classe politique française, l’Etat major et les sociétés privées. Bolloré ou Total continuent à être présent à Libreville, Brazzaville ou Lomé, souvent protégé par des contingents de l’armée française qui a conservé ses bases militaires. Les élites locales ont été associées au pillage mais l’essentiel demeure, le pillage des ressources. Les massacres aussi d’ailleurs. Le Congo Brazzaville n’a cessé d’être un champ de bataille depuis des décennies dont tous les fils nous ramènent à La tour de Total à la Défense. Le Gabon livré aux frasques de Bongo père et fils a abondé les caisses noires des partis politiques français, la corruption à tous les niveaux et jugulé les révoltes populaires. L’uranium d’Areva a remplacé le caoutchouc rouge mais c’est toujours pour servir les intérêts de la France des financiers et des industriels en 2013 comme en 1905 que nos gouvernements qu’ils soient de droite ou de gauche protègent nos entreprises au nom de la mission civilisatrice de la France. C’est aussi en mettant en lumière le lien indissoluble entre la défense des profits et l’oppression des peuples que le rapport Brazza vient complèter et enrichir notre vision du poids de l’histoire coloniale dans la définition des sociétés occidentales. »
Patrick Farbiaz, animateur et cofondateur de l’association Sortir du colonialisme

 

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