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La répression féroce et scandaleuse des Sahraouis par l’Etat marocain s’opère dans un silence français assourdissant et complice. On lira un des rares articles la dénonçant, publié le 22 octobre 2013 dans l’Humanité. L’auteur, Olivier Quarante, tient un blog qu’on doit consulter : Nouvelles du Sahara. CV

Mardi, 22 Octobre, 2013
Sahara occidental, correspondance. Alors que le Parlement européen doit examiner un rapport critique sur la situation au Sahara occidental au lendemain d’une nouvelle visite du représentant de l’ONU, le système répressif qui frappe les Sahraouis est toujours aussi implacable.
Cinq mois après les manifestations de Sahraouis qui protestaient en masse contre l’adoption d’une nouvelle résolution minimaliste de l’ONU sur le conflit du Sahara occidental, la vie se poursuit, entre état de siège et colonisation intense. Alors que la proposition américaine d’intégrer un volet droits de l’homme à la mission onusienne, la Minurso, a été rejetée mi-avril, c’est bien la place de cette dernière, créée en 1991 pour organiser le référendum d’autodétermination devant décider de l’avenir de ce « territoire non autonome », qui est en question. La communauté internationale semble bien impuissante. Pas de mécanisme de surveillance des droits de l’homme, pas de pouvoir pour faire cesser l’exploitation effrénée des ressources naturelles… Quelle légitimité reste-t-il à la Minurso ? Même son siège, à El-Aiun, est contraint physiquement. À trente centimètres de la porte d’entrée a été planté le drapeau du royaume chérifien pour signifier symboliquement l’évidence : Mohamed VI n’entend pas lâcher un centimètre de ces 277 000 km2 que le Maroc occupe illégalement depuis 1975.
El-Aiun, Boujdour, Dakhla, Semara… Dans ces quatre villes, les signes de la présence du Maroc sont démonstratifs. Les périphéries n’en finissent pas de s’étendre. Partout, des parcelles sont viabilisées et attendent l’arrivée de leurs habitants. D’anciens colons s’entassent dans des bidonvilles. Aux nouveaux migrants, pêcheurs, chauffeurs de taxi, militaires, on a promis un avenir meilleur, une solde doublée et des prix subventionnés. Chaque ville s’ouvre sur une large avenue, bordée de trottoirs improbables, de lampadaires plus somptueux les uns que les autres et de kilomètres de palmiers. À El-Aiun, l’avenue de Samara, où se déroulent nombre de manifestations des Sahraouis, connaît un lifting complet. À Dakhla, des panneaux sont implantés pour annoncer ici la construction d’un complexe touristique (comme le Dakhla Bay), là la réalisation d’un lotissement. Le pouvoir marocain entend ainsi montrer combien il a investi au Sahara occidental, combien consulter le peuple du Sahara occidental, tel que l’ONU le prévoit depuis 1963, n’est plus plausible. Une politique du fait accompli. Tant pis pour la légalité internationale et tant pis pour le peuple Sahraoui qui proteste et demande simplement l’application du principe d’autodétermination sous les coups, les arrestations arbitraires, les disparitions forcées.
Samara, à 250 kilomètres à l’est d’El-Aiun. Une ville de garnison. Nous sommes à une dizaine de kilomètres du mur de sable construit par le Maroc dans les années 1980, en pleine guerre avec le Front Polisario. Des graffitis « Vive le Polisario », « Vive la RASD » (1), ou demandant l’application de l’autodétermination sont toujours visibles. Samara est une ville très active de la résistance sahraouie et porte encore les marques des manifestations qui ont eu lieu fin mai.
Dans une petite pièce surchauffée (la température extérieure a dépassé les 45 degrés), chez Cheicki Loubbihi, président de l’association de défense des droits humains, les témoignages affluent, même si la police surveille et filme les allers et venues. Chacun veut venir raconter l’histoire de son fils, de son frère ou d’un autre membre de la famille. À la suite de la manifestation du 27 mai pour le droit à l’autodétermination, cinq Sahraouis ont été arrêtés. Parmi eux, Malah Sidi Mohamed, vingt-trois ans, que la police est venue arrêter à l’aube. Il a fallu attendre trois jours pour que sa famille puisse lui rendre visite. Au bout de cinq jours, il a été transféré à El-Aiun. Même scénario pour ses camarades, dont un mineur. Des conditions d’arrestation et une manière de recueillir de soi-disant aveux qui sont à recouper avec la répression qui a frappé six autres militants, âgés de dix-sept à trente et un ans à El-Aiun, le 9 mai. Amnesty International, qui a lancé une action urgente les concernant le 15 mai, estime qu’ils auraient été arrêtés arbitrairement et torturés pour leur faire signer des aveux. Pour les familles de Samara, la situation est intenable. Aux mauvais traitements, s’ajoutent les entraves aux visites. Aller voir les prisonniers est pourtant indispensable si l’on veut s’assurer qu’ils mangent à leur faim, qu’ils ne sont pas davantage maltraités, mais les déplacements sont coûteux pour des temps de parloir brefs. Une seule visite hebdomadaire est permise.

Le but est de casser les militants sahraouis. Qu’ils soient des leaders ou de simples activistes, ils sont jugés, quand ils le sont, pour des faits de droit commun. Ils ne sont pas reconnus comme des prisonniers politiques. Les derniers événements de Samara s’ajoutent à la longue liste des répressions subies par les familles sahraouies depuis 1975. Dans une autre maison du centre de Samara, une femme ne retient plus ses larmes. Soukaina Jed Ahlou est la présidente du Forum de la femme sahraouie. Ce qui atteste de son activisme puisque toutes les associations de nature sahraouie sont illégales aux yeux des autorités occupantes. Mais depuis février dernier que son fils, Cheikh, est paralysé des jambes suite, dit-elle, à une ou des injections qui lui ont été imposées par des policiers (plusieurs témoignages accréditent cette pratique, sans qu’il soit possible de préciser le ou les produits ainsi inoculés), cette femme semble être abattue. Pourtant, elle a déjà survécu à seize ans de disparition forcée, entre 1975 et 1991, comme des centaines de Sahraouis au lendemain de la Marche verte. Pendant cette mise au secret, sans inculpation ni jugement, Soukaina Jed Ahlou raconte avoir perdu un bébé de neuf mois, comme d’autres femmes, faute de pouvoir continuer à l’allaiter. Après sa libération en juin 1991 avec plus de 300 autres « disparus », elle dit avoir été violée devant son fils, puis de nouveau arrêtée en septembre 1992 à Samara, toujours avec son fils. Tous deux sont restés emprisonnés un an et quatre mois. Le 25 août 2012, devant la délégation américaine du Centre Robert-F.-Kennedy pour la justice et les droits humains, venue pour une observation de la situation des droits de l’homme au Sahara occidental, la militante sahraouie a été frappée violemment par des policiers. C’est dire l’impunité dans laquelle les autorités marocaines œuvrent dans cette région. Mais, en cette fin juillet, assise sur le sol, elle est épuisée, son énergie absorbée par les soins qu’il faut prodiguer à Cheikh. Les frais sont élevés. Le salaire qu’elle ne perçoit plus depuis 2006, en représailles, lui manque cruellement pour acheter les médicaments nécessaires pour soulager son enfant.

Les familles des prisonniers politiques de Gdeim Izik se réunissent et demandent sans relâche la libération de leurs proches incarcérés près de Rabat, jugés par un tribunal militaire. O.Quarante

Les familles des prisonniers politiques de Gdeim Izik se réunissent et demandent sans relâche la libération de leurs proches incarcérés près de Rabat, jugés par un tribunal militaire. O.Quarante

Ainsi va la vie pour les Sahraouis qui se dressent contre le pouvoir marocain. Chaque témoignage raconte les trente-huit ans de conflit et d’opposition. Chaque ville compte son ou ses groupes de militants arrêtés. Avec toujours le même procédé : la moindre occasion est saisie pour éradiquer le réseau d’activistes. À Dakhla, tout au sud, les interpellations groupées les plus récentes datent d’octobre et novembre 2011. En cette mi-juillet, l’accueil à l’entrée de la ville est agressif. Les seuls étrangers bien accueillis ici sont les adeptes du « tourisme colonial ». Les autres sont des « ennemis du Maroc », des « Polisario », qui n’ont rien compris à l’histoire du Grand Maroc. L’heure est à l’intimidation : saisie de documents, effacement de cartes mémoire et fouille minutieuse des bagages. Malgré cela, des familles sahraouies se regroupent à l’abri des regards pour dénoncer le sort réservé aux six militants toujours en prison suite à ce 25 septembre 2011 où des heurts violents ont éclaté entre Sahraouis et Marocains, sous l’œil impassible des forces de l’ordre. Selon plusieurs témoignages recueillis sur place à l’époque et récemment, les Marocains auraient même été incités à affronter les Sahraouis les premiers. Bref, l’occasion est trop belle pour interpeller des militants déjà connus, dont Abdelaziz Barray, Ahsanna El Ouali ou Atiq Barray. « Quarante-huit policiers sont venus à la maison pour l’arrêter et puis il a subi deux jours de torture, explique la sœur de ce dernier. Il a écopé de trois ans de prison. Officiellement, on lui reproche un cambriolage de banque, mais c’est évidemment parce qu’il est sahraoui et militant qu’il a été arrêté ! »
L’arrestation, entre le 7 novembre et le 25 décembre 2010, puis le jugement en février dernier de 24 militants après une protestation au camp de Gdeim Izik, la plus grande opération de protestation pacifique depuis l’invasion marocaine, sont emblématiques de la stratégie de répression contre l’opposition sahraouie. Condamnés à des peines allant de vingt ans à la perpétuité, sans que le tribunal ait pu présenter les preuves incontestables de leur implication dans le meurtre de onze policiers (bilan dressé par les autorités marocaines), ils sont à la prison de Salé, près de Rabat. La presse marocaine bruisse de libération anticipée accrochée au bon vouloir du roi, rappelant ainsi que le système qui devait, à force de réformes constitutionnelles (la dernière date de décembre 2011 pour couper les ailes du Mouvement du 20-Février), sortir de l’arbitraire et devenir une démocratie moderne, patine et se répète. Le 21 juin 1995, huit jeunes Sahraouis avaient été condamnés par le même tribunal militaire à des peines allant de quinze à vingt ans pour avoir participé à une manifestation pacifique pro-indépendantiste. Une amnistie royale avait réduit les durées des peines à un an. En sera-t-il de même pour le groupe de Gdeim Izik ?
Le royaume sait que pour continuer à voir son plan d’autonomie (contre-proposition qui a pour effet d’empêcher depuis 2007 l’organisation du référendum d’autodétermination) être soutenu par les puissances occidentales, il doit montrer de la bonne volonté, en particulier sur la question des droits de l’homme. Il pourrait être tenté de saisir l’occasion du vote de la prochaine résolution onusienne, en avril 2014, pour libérer les prisonniers d’opinion sahraouis. Un geste royal et un contre-feu qui masqueraient une nouvelle fois l’opposition du Maroc à la mise en place d’un mécanisme de surveillance des droits de l’homme international. La création du Conseil national des droits de l’homme (CNDH) et de sa délégation régionale à El-Aiun en décembre 2011 est, elle, généralement mise au profit de la « bonne volonté » marocaine et cautionne les louanges que la France, notamment, dresse au Maroc. Mais Mohamed Salem Cherkaoui, un Sahraoui nommé président de la section régionale par le roi, semble bien impuissant. « Il faut bien comprendre que des poches de résistance œuvrent contre le CNDH et sa délégation régionale, admet-il. Ici, nous sommes dans un état d’exception, ce qui ne facilite pas la transparence et la communication avec les autorités. Mon message est qu’il faut respecter la dignité des Sahraouis, éviter de pénétrer dans leurs maisons. » Le chemin va être long. Un bras de fer est engagé avec les forces de l’ordre. Son équipe est en train de négocier un protocole avec ces forces de l’ordre pour que les membres de la commission ne soient plus agressés comme cela a déjà été le cas. Outre un message compassionnel (« Quand je vois une femme violée, tabassée, je suis touchée au plus profond »), on peut se demander quelle sera à court terme l’efficacité de cette instance, qui a reçu plus de 200 plaintes, dont 122 concernent les forces de sécurité. Rien ne remplacera en tout cas un mécanisme indépendant de surveillance des droits de l’homme. « Si l’on obtient ce dispositif en même temps qu’une décision d’interdire l’exploitation des ressources naturelles, on pourra avancer », veut croire Brahim Sabbar, un ex-disparu. En attendant, Aminatou Haidar, figure emblématique de la résistance pacifique sahraouie, voit une société civile en train de se construire. « Il ne s’agit pas juste d’inciter les Sahraouis à voter oui ou non à telle option du référendum, il s’agit de bâtir une société moderne, tolérante et pacifique, souligne la militante. Seul le référendum pourra dire si les Sahraouis sont divisés ou non. »

(1) La République arabe sahraouie démocratique a été proclamée en 1976 et elle est membre de l’Union africaine depuis 1982.
Nouveaux heurts à Smara  Alors que l’envoyé personnel du secrétaire général de l’ONU, Christopher Ross, achevait sa mission au Sahara occidental, de nouveaux heurts ont éclaté dimanche à Smara, au Sahara occidental occupé, la police ayant tenté d’empêcher par la violence la tenue d’une manifestation pour le droit à l’autodétermination. Au total, une vingtaine de personnes ont été blessées, dont une grièvement, selon le bilan établi par l’Association marocaine des droits humains (AMDH, indépendante). Aujourd’hui, le Parlement européen doit procéder en séance plénière au vote sur le rapport de l’eurodéputé britannique Charles Tannock, plutôt sévère sur l’attitude de Rabat dans ce conflit de décolonisation. Dans sa version adoptée par la Commission des affaires étrangères, ce rapport réaffirme le droit à l’autodétermination du peuple sahraoui, condamne les violences infligées aux populations civiles et demande la libération immédiate de tous les prisonniers politique sahraouis. Il appelle « au plein respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales de la population sahraouie, y compris de sa liberté d’association, de sa liberté d’expression et de son droit à manifester pacifiquement ».

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