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Comme il le prédisait dans le texte ci-dessous, le blogueur révolutionnaire tunisien Azyz Amami est sous les verrous. Il a été arrêté, en compagnie du photographe Sabri Ben Mlouka, le lundi 12 mai 2014, à La Goulette, sous le prétexte de possession et consommation de cannabis. Un grand classique de la répression politique en Tunisie. Selon son père, il a subi des violences policières. Les deux jeunes hommes encourent de un à cinq ans de prison ferme. En hommage à Amami, un extrait de la lettre ouverte qu’il adressa à Edgar Morin, publiée par Rue89 en septembre 2013 sous le titre « Soutenez nous ». Ce qu’Edgar Morin fit et continue de faire réclamant aujourd’hui sa libération immédiate. Free Azyz Amami ! CV 15/05/2014.  (Azyz Amami a finalement bénéficié d’un non-lieu. Sa lettre n’en reste pas moins d’actualité. Le 25/05/2014)
ac_aziz_amami_inside01_0Azyz Amami en avril 2011 à Tunis (Audrey Cerdan/Rue89)
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L’histoire de la révolution

 

Une première histoire est celle de la révolution en Tunisie. C’est un processus que des jeunes ont commencé depuis quelques années. Aidés et soutenus par quelques-uns de leurs aînés.

Ben Ali tenait le pays d’une main de fer. Et le Ben Ali dont je parle n’est pas qu’une personne. Disons que « Ben Ali » est l’idée de gouvernance qui a conduit le pays de 1987 à 2011.

Je ne parlerai que de cette période, car mon âge ne me permet pas de rapporter l’histoire de ce que je n’ai pas vécu avant.

Ben Ali asseyait son pouvoir sur quatre piliers :

  • les familles financières corrompues et avides ;
  • les policiers corrompus et avides ;
  • les juges corrompus et avides ;
  • un parti tenant les arènes protocolaires.

Ces institutions ne servaient qu’à dessiner et mettre en place ce qui convient aux maîtres.

Les jeunes en ont eu marre, et ont commencé à bouillonner. En 2008, la première révolte, celle de Redeyef, fût avortée par la force du feu, du sang et du silence. Toute la machine participa au bain de sang : police, armée jouant le rôle de soutien à la police, familles financières mettant en disposition toutes ses ressources et puis juges pour envoyer ceux que la police arrête, à la prison.

Puis vint décembre 2010. Une grande partie de ceux qui ont vécu l’échec de 2008 y ont participé. Chacun avait appris sa leçon. On en avait marre. De ces policiers grossiers et humiliants, de ces mous dodus plein de sous arrogants, de ces dignitaires au regard hautain.

En ce temps-là, rappeurs, activistes, chômeurs, militants syndicalistes, étudiants, artistes, et « wled hwem » – sorte de sans-culottes à la tunisienne – occupèrent les premières lignes de confrontation. Ils fûrent arrêtés, torturés, condamnés et emprisonnés. Le sang a coulé.

Jusqu’à ce qu’un certain 14 janvier 2011, Ben Ali cessa d’être dans la scène politique.

Ici se termine l’histoire tant racontée et médiatisée.

Ici commencent les histoires non racontées.

Malgré l’explosion euphorique du moment, les jeunes ne se sont pas reposés le 15 janvier. Ils sont redescendus, demandant cette fois la dissolution du parti de Ben Ali, et des autres composantes du concept « Ben Ali ». Le visage était parti, et nous avons continué à écorcher le reste du corps.

Un premier temps, les gens inscrits sur le compte de « Ben Ali » se sont cassés du gouvernement, puis un second temps, le parti fût dissous.

Depuis, l’élan révolutionnaire, tant soutenu par différentes franges de la société civile ainsi que de certains partis politiques, n’a cessé de diminuer au profit du calcul politique et partisan.

Chacun se métamorphosa en Iznogood. La seule ambition commune était de devenir RCD à la place du RCD. Cependant, le souffle de la révolution – à savoir l’entreprise menant au changement radical des structures sociétales, par le changement du système des valeurs de la société – n’a cessé d’exister. Et ce souffle persiste, entre échecs et victoires.

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L’histoire de Nasreddine Shili

 

Deuxième histoire, celle de Nasreddine Shili. Nasreddine Shili est un réalisateur, acteur et militant de la première heure. Son engagement politique et révolutionnaire n’est pas un secret d’Etat, il fût l’un des premiers à se mobiliser en décembre 2010, ne ratant aucune manifestation, et participant à toutes formes de flashmobs et de mobilisations qui ne recueillaient pourtant au début qu’un petit nombre de personnes.

Cet engagement lui a valu une raclée spéciale et bien scénarisée le 11 janvier 2011. Ce jour-là, quatre policiers l’ont pris par les mains et les pieds, pour le jeter contre un panneau publicitaire, de toutes leurs forces, et plusieurs fois de suite.

Après le 14 janvier 2011, Nasreddine ne s’est pas reposé et fût de toutes les batailles.

L’une des dernières est celle de Bardo. Nasreddine Shili est le coordinateur de Khnagtouna (« vous nous avez étouffé »), un mouvement jeune révolutionnaire, membre du Front de Salut National et l’un des mouvements ayant appelé au sit-in de Bardo demandant la dissolution de l’ANC actuelle.

Nasreddine est sorti de la prison à 5h du matin le 24/09/2013. Il y était, et risque d’y retourner, parce qu’il a « posé » un œuf sur la tête du ministre de la Culture, Mahdi Mabrouk aka BouAdhma.

A l’ère de ce ministre, de jeunes peintres se sont vus menacés de mort par des fanatiques déchaînés et que les cheikhs du gouvernement qualifiaient publiquement d’athées et de blasphémateurs.

Ce ministre a lynché médiatiquement ces jeunes peintres. A l’ère de ce ministre, des artistes de théâtre se sont vus se faire frapper à coup d’œufs, en plein cœur de la capitale, aux yeux de tous.

A l’ère de ce ministre, plus d’une dizaine d’artistes ont connu le goût du cachot, de la geôle et de la prison.

A l’ère de ce ministre, Azzouz Chennawi, acteur, s’est trouvé à combattre la mort seul, dépourvu de tout soutien du ministère, malgré ses requêtes et celles de plusieurs artistes et intellectuels.

Puis ce ministre s’est montré, comme ça, l’air de rien, à la cérémonie du quarantième jour de la disparition de l’acteur. Nasreddine trouva ce geste de trop. Son œuf fût un acte de résistance, un acte de « fellagha » comme il le décrit lui-même.

Il fût emprisonné à cause de cette position. Ce n’est pas son opinion qui l’a conduit en prison. Ce n’est pas l’expression « frapper un ministre » qui est condamnée, mais l’acte de remettre un ministre à sa place.

Ce qui est condamné, c’est l’audace avec laquelle Nasreddine a démontré que le ministre doit être au service de sa fonction, et non le contraire. Nasreddine continuera de paraître au tribunal.

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L’histoire de Klay BBJ et de Weld El15

 

Troisième histoire, celle de Klay BBJ et de Weld El15. Les deux sont de jeunes rappeurs. Les deux sont très connus et très écoutés par les jeunes en Tunisie. Les deux ont écopé d’une sentence d’un an et neuf mois de prison.

Klay passera devant le tribunal le 26 septembre 2013. Ils ont été arrêtés en plein concert de rap, au festival international de Hammamet. Lors de leur arrestation, les policiers n’ont montré aucun scrupule, et ont exercé leur agressivité et leur brutalité en bonne et due forme, comme tout bandit qui se respecte.

Il les ont conduit menottés dans le théâtre, devant le public et les « responsables » du festival. Fiers qu’ils étaient les policiers d’avoir enfin mis la main sur ces rappeurs.

Alors qu’au même moment le son des mines explosant sous les pieds de militaires et policiers continuait à retentir sur le Mont Chaanbi, à l’ouest du pays.

Klay et Weld El 15 avaient chanté en public des titres que tout le monde connaît, regarde, et écoute sur Internet. Leurs textes sont sans merci, clairs, nets, aigus et perçants.

Ils s’attaquent aux trois piliers restants de Ben Ali ainsi qu’au nouveau mal de la Tunisie :

  • police corrompue ;
  • juges corrompus ;
  • familles financières responsables de la misère ;
  • partis politiques ne pensant qu’à se placer dans les fauteuils du pouvoir.

Klay va même jusqu’à dire dans un de ces titres « Partez tous, nous ne voulons plus de constitution » (de manière plus épicée bien sûr).

Weld El15, dans ses titres, pointe du doigt le mariage police-juges, et dit de manière crue ce que tout jeune ressent envers la police : la rage, et l’envie massacrante de vengeance. Ce qui est tout à fait normal, quand on connaît ce que cette police a fait, et continue de faire.

Ce n’est pas l’opinion en soi qui est condamnée, le discours « Acab » existe et continue d’exister, sans être ni interdit ni censuré, ni même pénalisé.

En faire un positionnement envers les forces du pays, inciter les autres à prendre cette position à force d’arguments, et le clamer publiquement avec un discours didactique, voilà ce qui est condamné. Non pas l’opinion, mais le positionnement. Et le positionnement est un acte politique.

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L’histoire de Saber Mraihi

 

Quatrième histoire, celle de Saber Mraihi. Saber est un jeune « weld houma » de 25 ans. Durant les deux semaines post-14 janvier, il a fait partie des comités de jeunes qui ont protégé les quartiers et les habitants des attaques de « milices policières ».

Saber apparaît dans une vidéo publiée le 17 janvier 2011. Cette vidéo filme la réaction des jeunes du quartier Kabbaria (un quartier populaire de la banlieue sud de Tunis) après l’arrestation d’un sniper.

Saber y exprime directement ce qu’il pense de la police corrompue. Il dit :

« Tant que nous sommes là, ces chiens ne passeront pas. Nous sommes le peuple tunisien, nous sommes libres, et nous allons vous avoir. »

Un an après, il se trouve convoqué par la police, accusé d’avoir essayé de tuer un agent, alors qu’il n’était même pas sur place lorsque le policier fût agressé.

Dans le procès verbal, on lit que ce policier a été agressé « pendant les événements de violence et chaos, connus après par le nom de révolution ».

Le PV date d’avril 2012. Saber a passé un an et un mois en prison, sans chef d’accusation officiel, à attendre d’être jugé.

Après une mobilisation de la jeunesse, Saber fût libéré provisoirement, mais son procès continue. Saber n’a pas été condamné à cause d’une opinion, mais à cause de ce qu’il est et de ce qu’il fût pendant ce temps-là : un jeune de la révolution. Ce qu’ils condamnent, c’est son engagement actif dans ce processus.

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L’histoire de Ghazi Beji et Jabeur Mejri

 

Cinquième histoire, Ghazi Beji et Jabeur Mejri. Ghazi et Jabeur travaillaient à la SNCFT (Société nationale des chemins de fer tunisienne).

La corruption de laquelle ils furent témoins et son ampleur les indignèrent. Ils publièrent sur le Web un livret dans lequel ils racontèrent toutes les magouilles desquelles ils étaient témoins, le poids de l’appartenance aux clans financiers, le poids des loyautés, le clientélisme et l’irresponsabilité des supposés responsables.

Quelques jours après la publication de ce livret, un imam de leur ville, cousin de l’un des corrompus évoqués, traita Ghazi et Jabeur de mécréants à punir dans un prêche, évoquant un autre livret qu’ils avaient publié, critiquant l’islam, ses fondements et son prophète.

Le lendemain, un avocat connu par son passé pro-Ben Ali, entama une procédure contre eux, se basant sur une loi imposée par le résident général français en 1905 interdisant le blasphème, la même année que la loi sur la laïcité fût votée en France.

Quand on voit le nombre de gens ayant blasphémé, et qui continuent à le faire sur le Web, on ne peut prétendre que c’est ici le blasphème qui est condamné.

Ce qui est condamné, c’est le fait que des travailleurs osent exercer un droit de regard sur leur direction. Ce qui est condamné c’est l’acte de dénuder les corrompus, nom par nom. Ce qui est condamné c’est la position qu’ils ont prise par rapport à leurs chefs à la SNCFT.

Histoires tunisiennes

Je pourrais continuer longtemps avec des histoires semblables, qui se déroulent actuellement en Tunisie. Il se pourrait même, monsieur Morin, qu’un de ses jours je vous envoie mon histoire, derrière les barreaux.

Comme celle de Nejib Abidi, Yahya Dridi, Abdallah Yahya, Slim Abida et leurs amis, militants de longue date et artistes engagés dans les luttes sociales, qui se sont vus kidnappés à leur maison à 4 heures du matin, sans aucun mandat de perquisition, après le vol de leurs disques durs 24 heures auparavant.

Ce qui causa leur arrestation, c’est surtout leur position politique par rapport à la révolution.

Ou l’histoire de Sabri Sfari, jeune se tenant tranquillement devant sa maison avant qu’une voiture de police ne passe, que des policiers lui demandent de rentrer chez lui. Sabri refuse d’obéir. Rien ne lui impose de rentrer, ni de rester, ni d’aller, ni de faire quoi que ce soit. Sabri défendait le fait qu’il est libre de décider que faire par rapport à cette petite question.

Les policiers insistèrent, Sabri refusa de bouger, un policier sortit son fusil et lui tira une balle en plein visage, sa mâchoire tomba de suite. Cela n’a pas duré plus que quelques minutes, trois ou quatre. Sabri est aujourd’hui à l’hôpital, dans un état critique.

Son père ne demande qu’une seule chose : revoir le sourire de son fils. Le ministère de l’Intérieur avance une « balle partie par erreur ».

Sabri a été condamné, la condamnation a été exécutée sur place, non pas à cause d’une opinion ou d’un avis, mais parce qu’il a pris position.

Je pourrais aussi vous raconter l’histoire des huit militants estudiantins arrêtés à Sfax. Ou encore l’histoire des quinze recherchés de Menzel Bouzayen, non loin de Sidi Bouzid, dont la faute est d’avoir organisé une mobilisation contre le chômage et contre un notable local. Mais je m’en tiendrai à celles-là. Symboliquement, elles sont suffisantes pour former une pré-image.

« Prisonniers de guerre »

Ces jeunes ne sont pas des prisonniers d’opinion. Ici, avec notre regard, nous les considérons comme des otages, et des prisonniers de guerre.

Ils sont faits prisonniers à cause de leur positionnement, à cause de leur message politique.

Loin d’être des victimes, des Jésus, face à un Etat devenu « hyper-méchant » après les élections du 23 octobre, comme si cet Etat avait l’habitude d’être « gentil » avant. Ces jeunes sont des Prométhée, qui se brûlent les doigts tout en portant le feu aux autres.

Votre soutien, monsieur Morin, est le bienvenu, quelle qu’en soit la forme.

Mais avant, laissez-moi vous évoquer une dernière histoire. Celle de Sartre et les porteurs de valise, lors de la guerre d’indépendance d’Algérie. Sartre et les porteurs de valise savaient que les combattants algériens étaient des résistants. Et ne cessaient de le dire partout. Et vous, monsieur Morin, à ce que je crois savoir, vous ressembleriez plutôt aux porteurs de valise.

Ces jeunes-là sont des résistants, des « fellaghas », qui résistent aux chaînes de l’Etat tunisien. Un prix pourrait servir à faire parler de la « cause ». Mais penser à eux d’une manière évangéliste, les présenter comme de « gentilles victimes mignonnes », voilà ce qui est contraire au travail de ces jeunes.

Chacun d’eux a donné de son âme, de son corps, chacun d’eux a choisi de briser le risque en allant l’affronter directement.

S’ils sont persécutés, arrêtés, torturés, et/ou autres (place à votre imagination, notre Etat en a), c’est parce qu’ils ont pris position, et qu’ils travaillent pour une nouvelle société plus digne et plus juste.

Pour les soutenir, il faudrait tenir compte de la portée de leurs actes. Et je vous invite, monsieur Morin, à nous soutenir, à soutenir notre travail, non pas seulement des images médiatisables en France.

Car, je ne sais pas si vous en avez idée, mais nous vous lisons. Férocement. Et ce que l’on dit/fait en France évoquant la Tunisie a de l’impact chez nous. Un impact fort.

Et que cet impact ne nous est pas calculé selon l’alphabet anthropologique français, mais selon l’alphabet anthropologique tunisien.

AZYZ AMAMI

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