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Si j’étais né à Gaza…

Tribune publiée dans Libération (25/07/2014)

Par Michaël Smadja Philosophe, auteur et comédien

Je suis juif. Si j’étais né à Gaza, je ferais peut-être partie du Hamas. Je défends l’existence d’Israël contre ceux qui rêvent de le voir disparaître : le gouvernement iranien, les mouvements islamistes, les antisémites européens, de gauche comme de droite, qui se servent d’Israël pour manipuler les jeunes issus de l’immigration en Europe. Comme si leur absence de perspectives avait à voir avec Israël ou les Palestiniens. Mais, si j’étais né à Gaza, je n’aurais certainement pas le recul, l’éducation adéquate et la liberté d’esprit de voir que le Hamas est un mouvement terroriste islamiste qui n’hésite pas, cyniquement, à entrelacer ses structures dans Gaza, de telle façon que le bombarder soit aussi bombarder des innocents. Je n’aurais ni l’envie ni l’information nécessaire pour me dire que le Hamas est financé par des intérêts étrangers pour lesquels le sort des Palestiniens est secondaire et qui ne sont mus que par la haine d’Israël. Je ne pense pas que je remettrais en question le récit national et familial que l’on m’aurait transmis, dans lequel Israël et les juifs seraient les forces du mal qui ont volé ma terre et humilié mon peuple.

J’aurais d’autant plus de mal à faire la distinction entre le peuple israélien, d’une part, et son gouvernement et son armée, d’autre part, que l’Etat d’Israël ne fait pas la distinction entre le Hamas et le peuple palestinien, en bombardant l’un et l’autre. En réalité, si, aujourd’hui, j’étais palestinien et que je considérais l’Etat d’Israël comme terroriste (au sens d’une organisation qui provoque la terreur en ciblant indifféremment civils et combattants, créant une insécurité permanente) je n’aurais pas tort. Et sans doute, serais-je prêt à tout pour faire cesser ce qui m’apparaîtrait comme une oppression aveugle. Qu’Israël, depuis les premiers instants de sa création, ait été la cible de tentatives d’annihilation de la part de ses voisins arabes, et ce, pendant des décennies, que des juifs aient souhaité avoir un Etat pour ne plus être les victimes de l’antisémitisme, que cet Etat soit une démocratie malgré tout, tout cela, je n’en aurais que faire.

Moi, palestinien, je n’aurais connu que le visage militaire d’un Israël construit dans un état de siège permanent, et dont la population s’est fabriqué un pragmatisme de survivant, aujourd’hui changé en virilisme froid. Je saurais seulement que les terres de mes aïeux sont occupées par d’autres. Je saurais que l’Etat d’Israël, loin de tenter de m’aider à construire un pays aux côtés du sien, au contraire, par la division, l’humiliation, le contrôle et la colonisation, rendrait pour les miens un avenir prospère impossible. J’aurais le sentiment qu’aux yeux du peuple israélien, ma vie ne vaut pas grand-chose, en tout cas, moins que sa sécurité. De tous les gens qui, en Israël, ont tenté d’infléchir la politique de leurs gouvernements vers plus de justice pour les Palestiniens, je n’en aurais jamais entendu parler. Peut-être, ne saurais-je, même pas, qui était Yitzhak Rabin.

Je verrais les colons ; les éructations haineuses et racistes de Liberman ; le cynisme électoraliste de Nétanyahou, et les travaillistes et les centristes occupés à paraître, eux aussi, autoritaires. Je verrais les ruines de la maison de mes voisins. Israéliens, c’est aujourd’hui, à vous seuls, que revient de faire la paix et de restaurer la justice. Vous devez élire un gouvernement sur la base d’un projet de paix juste avec les Palestiniens. Un gouvernement qui vous assure une sécurité durable, en aidant à la création d’un vrai Etat palestinien, géographiquement cohérent. Un gouvernement qui vous promettra des sacrifices et des compromis avec les Palestiniens. Un gouvernement qui fera tout ce qu’il peut pour vous défendre du terrorisme, mais jamais en employant des méthodes terroristes. Vous devez élire un gouvernement qui vous dira ce que vous n’avez pas envie d’entendre : que la force ne marchera pas. Jamais. Les Palestiniens ne disparaîtront pas, ne se dissoudront pas, ne partiront pas. Pas plus qu’Israël. Tôt ou tard, ce sera à vous, Israéliens, de faire l’effort d’être un peu plus qu’un peuple effrayé et effrayant, un peuple sage. Car vous ne pouvez pas attendre des Palestiniens, qui ont grandi dans des camps ou dans des bidonvilles, spoliés de leur terre, utilisés, manipulés, et trompés par leurs «frères» pendant des décennies, et sur lesquels votre gouvernement envoie des bombes, qu’ils fassent la paix avec vous. Qu’ils s’assoient en face de vous à une table comme si vous étiez égaux et fassent preuve de nuances, de recul et de raison. Qu’ils chassent le Hamas de Gaza. Tout cela ne peut arriver que si vous, Israéliens de la rue, élisez un gouvernement qui reconnaisse que les Palestiniens ont été spoliés par l’histoire, et qu’il est juste de les aider à construire un Etat. Peut-être le peuple palestinien n’existait-il pas comme peuple il y a soixante-dix ans. Il existe aujourd’hui. Comme le peuple israélien.

Michaël Smadja

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