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Jacques Rancière

Jacques Rancière (Emmanuel Polanco/Colagene)

Entretien paru dans « l’Obs » du 2 avril 2015.

L’OBS: Il y a trois mois, la France défilait au nom de la liberté d’expression et du vivre-ensemble. Les dernières élections départementales ont été marquées par une nouvelle poussée du Front national. Comment analysez-vous la succession rapide de ces deux événements, qui paraissent contradictoires?

Jacques Rancière : Il n’est pas sûr qu’il y ait contradiction. Tout le monde, bien sûr, est d’accord pour condamner les attentats de janvier et se féliciter de la réaction populaire qui a suivi. Mais l’unanimité demandée autour de la «liberté d’expression» a entretenu une confusion. En effet, la liberté d’expression est un principe qui régit les rapports entre les individus et l’Etat en interdisant à ce dernier d’empêcher l’expression des opinions qui lui sont contraires.

Or, ce qui a été bafoué le 7 janvier à «Charlie», c’est un tout autre principe: le principe qu’on ne tire pas sur quelqu’un parce qu’on n’aime pas ce qu’il dit, le principe qui règle la manière dont individus et groupes vivent ensemble et apprennent à se respecter mutuellement.

Mais on ne s’est pas intéressé à cette dimension et on a choisi de se polariser sur le principe de la liberté d’expression. Ce faisant, on a ajouté un nouveau chapitre à la campagne qui, depuis des années, utilise les grandes valeurs universelles pour mieux disqualifier une partie de la population, en opposant les «bons Français», partisans de la République, de la laïcité ou de la liberté d’expression, aux immigrés, forcément communautaristes, islamistes, intolérants, sexistes et arriérés.

On invoque souvent l’universalisme comme principe de vie en commun. Mais justement l’universalisme a été confisqué et manipulé. Transformé en signe distinctif d’un groupe, il sert à mettre en accusation une communauté précise, notamment à travers les campagnes frénétiques contre le voile. C’est ce dévoiement que le 11 janvier n’a pas pu mettre à distance. Les défilés ont réuni sans distinction ceux qui défendaient les principes d’une vie en commun et ceux qui exprimaient leurs sentiments xénophobes.

Voulez-vous dire que ceux qui défendent le modèle républicain laïque contribuent, malgré eux, à dégager le terrain au Front national?

On nous dit que le Front national s’est «dédiabolisé». Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il a mis de côté les gens trop ouvertement racistes ? Oui. Mais surtout que la différence même entre les idées du FN et les idées considérées comme respectables et appartenant à l’héritage républicain s’est évaporée.

Depuis une vingtaine d’années, c’est de certains intellectuels, de la gauche dite «républicaine», que sont venus les arguments au service de la xénophobie ou du racisme. Le Front national n’a plus besoin de dire que les immigrés nous volent notre travail ou que ce sont des petits voyous. Il lui suffit de proclamer qu’ils ne sont pas laïques, qu’ils ne partagent pas nos valeurs, qu’ils sont communautaristes…

Les grandes valeurs universalistes – laïcité, règles communes pour tout le monde, égalité homme-femme – sont devenues l’instrument d’une distinction entre «nous», qui adhérons à ces valeurs, et «eux», qui n’y adhèrent pas. Le FN peut économiser ses arguments xénophobes: ils lui sont fournis par les «républicains» sous les apparences les plus honorables.

Si l’on vous suit, c’est le sens même de la laïcité qui aurait été perverti. Qu’est-ce que la laïcité représente pour vous?

Au XIXe, la laïcité a été pour les républicains l’outil politique permettant de libérer l’école de l’emprise que l’Eglise catholique faisait peser sur elle, en particulier depuis la loi Falloux, adoptée en 1850.

La notion de laïcité désigne ainsi l’ensemble des mesures spécifiques prises pour détruire cette emprise. Or, à partir des années 1980, on a choisi d’en faire un grand principe universel. La laïcité avait été conçue pour régler les relations de l’Etat avec l’Eglise catholique. La grande manipulation a été de la transformer en une règle à laquelle tous les particuliers doivent obéir. Ce n’est plus à l’Etat d’être laïque, c’est aux individus.

Et comment va-t-on repérer qu’une personne déroge au principe de laïcité ? A ce qu’elle porte sur la tête… Quand j’étais enfant, le jour des communions solennelles, nous allions à l’école retrouver nos copains qui n’étaient pas catholiques, en portant nos brassards de communiants et en leur distribuant des images. Personne ne pensait que cela mettait en danger la laïcité. L’enjeu de la laïcité, alors, c’était le financement: à école publique, fonds publics ; à école privée, fonds privés.

Cette laïcité centrée sur les rapports entre école publique et école privée a été enterrée au profit d’une laïcité qui prétend régenter le comportement des individus et qui est utilisée pour stigmatiser une partie de la population à travers l’apparence physique de ses membres. Certains ont poussé le délire jusqu’à réclamer une loi interdisant le port du voile en présence d’un enfant.

Mais d’où viendrait cette volonté de stigmatiser ?

Il y a des causes diverses, certaines liées à la question palestinienne et aux formes d’intolérance réciproque qu’elle nourrit ici. Mais il y a aussi le «grand ressentiment de gauche», né des grands espoirs des années 1960-1970 puis de la liquidation de ces espoirs par le parti dit «socialiste» lorsqu’il est arrivé au pouvoir.

Tous les idéaux républicains, socialistes, révolutionnaires, progressistes ont été retournés contre eux-mêmes. Ils sont devenus le contraire de ce qu’ils étaient censés être: non plus des armes de combat pour l’égalité, mais des armes de discrimination, de méfiance et de mépris à l’égard d’un peuple posé comme abruti ou arriéré. Faute de pouvoir combattre l’accroissement des inégalités, on les légitime en disqualifiant ceux qui en subissent les effets.

Pensons à la façon dont la critique marxiste a été retournée pour alimenter une dénonciation de l’individu démocratique et du consommateur despotique – une dénonciation qui vise ceux qui ont le moins à consommer… Le retournement de l’universalisme républicain en une pensée réactionnaire, stigmatisant les plus pauvres, relève de la même logique.

N’est-il pas légitime de combattre le port du voile, dans lequel il n’est pas évident de voir un geste d’émancipation féminine ?

La question est de savoir si l’école publique a pour mission d’émanciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas également émanciper les travailleurs et tous les dominés de la société française ? Il existe toutes sortes de sujétions – sociale, sexuelle, raciale. Le principe d’une idéologie réactive, c’est de cibler une forme particulière de soumission pour mieux confirmer les autres.

Les mêmes qui dénonçaient le féminisme comme «communautaire» se sont ensuite découverts féministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c’est d’abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif. Et, en général, c’est aux gens qui subissent l’oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution.

Revenons au Front national. Vous avez souvent critiqué l’idée que le «peuple» serait raciste par nature. Pour vous, les immigrés sont moins victimes d’un racisme «d’en bas» que d’un racisme «d’en haut»: les contrôles au faciès de la police, la relégation dans des quartiers périphériques, la difficulté à trouver un logement ou un emploi lorsqu’on porte un nom d’origine étrangère. Mais, quand 25% des électeurs donnent leur suffrage à un parti qui veut geler la construction des mosquées, n’est-ce pas le signe que, malgré tout, des pulsions xénophobes travaillent la population française ?

D’abord, ces poussées xénophobes dépassent largement l’électorat de l’extrême droite. Où est la différence entre un maire FN qui débaptise la rue du 19-Mars-1962 [Robert Ménard, à Béziers, NDLR], des élus UMP qui demandent qu’on enseigne les aspects positifs de la colonisation, Nicolas Sarkozy qui s’oppose aux menus sans porc dans les cantines scolaires ou des intellectuels dits «républicains» qui veulent exclure les jeunes filles voilées de l’université ?

Par ailleurs, il est trop simple de réduire le vote FN à l’expression d’idées racistes ou xénophobes. Avant d’être un moyen d’expression de sentiments populaires, le Front national est un effet structurel de la vie politique française telle qu’elle a été organisée par la constitution de la Ve République. En permettant à une petite minorité de gouverner au nom de la population, ce régime ouvre mécaniquement un espace au groupe politique capable de déclarer: «Nous, nous sommes en dehors de ce jeu-là.»

Le Front national s’est installé à cette place après la décomposition du communisme et du gauchisme. Quant aux «sentiments profonds» des masses, qui les mesure ? Je note seulement qu’il n’y a pas en France l’équivalent de Pegida, le mouvement allemand xénophobe. Et je ne crois pas au rapprochement, souvent fait, avec les années 1930. Je ne vois rien de comparable dans la France actuelle aux grandes milices d’extrême droite de l’entre-deux-guerres.

A vous écouter, il n’y aurait nul besoin de lutter contre le Front national…

Il faut lutter contre le système qui produit le Front national et donc aussi contre la tactique qui utilise la dénonciation du FN pour masquer la droitisation galopante des élites gouvernementales et de la classe intellectuelle.

L’hypothèse de son arrivée au pouvoir ne vous inquiète-t-elle pas?

Dès lors que j’analyse le Front national comme le fruit du déséquilibre propre de notre logique institutionnelle, mon hypothèse est plutôt celle d’une intégration au sein du système. Il existe déjà beaucoup de similitudes entre le FN et les forces présentes dans le système.

Si le FN venait au pouvoir, cela aurait des effets très concrets pour les plus faibles de la société française, c’est-à-dire les immigrés…

Oui, probablement. Mais je vois mal le FN organiser de grands départs massifs, de centaines de milliers ou de millions de personnes, pour les renvoyer «chez elles». Le Front national, ce n’est pas les petits Blancs contre les immigrés. Son électorat s’étend dans tous les secteurs de la société, y compris chez les immigrés. Alors, bien sûr, il pourrait y avoir des actions symboliques, mais je ne crois pas qu’un gouvernement UMP-FN serait très différent d’un gouvernement UMP.

A l’approche du premier tour, Manuel Valls a reproché aux intellectuels français leur «endormissement»: «Où sont les intellectuels, où sont les grandes consciences de ce pays, les hommes et les femmes de culture qui doivent, eux aussi, monter au créneau, où est la gauche?», a-t-il lancé. Vous êtes-vous senti concerné ?

«Où est la gauche ?», demandent les socialistes. La réponse est simple: elle est là où ils l’ont conduite, c’est-à-dire au néant. Le rôle historique du Parti socialiste a été de tuer la gauche. Mission accomplie. Manuel Valls se demande ce que font les intellectuels… Franchement, je ne vois pas très bien ce que des gens comme lui peuvent avoir à leur reprocher. On dénonce leur silence, mais la vérité, c’est que, depuis des décennies, certains intellectuels ont énormément parlé. Ils ont été starisés, sacralisés. Ils ont largement contribué aux campagnes haineuses sur le voile et la laïcité. Ils n’ont été que trop bavards.

J’ajouterai que faire appel aux intellectuels, c’est faire appel à des gens assez crétins pour jouer le rôle de porte-parole de l’intelligence. Car on ne peut accepter un tel rôle, bien sûr, qu’en s’opposant à un peuple présenté comme composé d’abrutis et d’arriérés. Ce qui revient à perpétuer l’opposition entre ceux «qui savent» et ceux «qui ne savent pas», qu’il faudrait précisément briser si l’on veut lutter contre la société du mépris dont le Front national n’est qu’une expression particulière.

Il existe pourtant des intellectuels – dont vous-même – qui combattent cette droitisation de la pensée française. Vous ne croyez pas à la force de la parole de l’intellectuel ?

Il ne faut pas attendre de quelques individualités qu’elles débloquent la situation. Le déblocage ne pourra venir que de mouvements démocratiques de masse, qui ne soient pas légitimés par la possession d’un privilège intellectuel.

Dans votre travail philosophique, vous montrez que, depuis Platon, la pensée politique occidentale a tendance à séparer les individus «qui savent» et ceux «qui ne savent pas». D’un côté, il y aurait la classe éduquée, raisonnable, compétente et qui a pour vocation de gouverner ; de l’autre, la classe populaire, ignorante, victime de ses pulsions, dont le destin est d’être gouvernée. Est-ce que cette grille d’analyse s’applique à la situation actuelle ?

Longtemps, les gouvernants ont justifié leur pouvoir en se parant de vertus réputées propres à la classe éclairée, comme la prudence, la modération, la sagesse… Les gouvernements actuels se prévalent d’une science, l’économie, dont ils ne feraient qu’appliquer des lois déclarées objectives et inéluctables – lois qui sont miraculeusement en accord avec les intérêts des classes dominantes.

Or on a vu les désastres économiques et le chaos géopolitique produits depuis quarante ans par les détenteurs de la vieille sagesse des gouvernants et de la nouvelle science économique. La démonstration de l’incompétence des gens supposés compétents suscite simplement le mépris des gouvernés à l’égard des gouvernants qui les méprisent. La manifestation positive d’une compétence démocratique des supposés incompétents est tout autre chose.

Propos recueillis par Eric Aeschimann

Voir aussi : http://blogs.mediapart.fr/blog/jam/100415/la-reponse-de-jacques-ranciere

et cette discussion des thèses de Rancière par Sami Joshua :

Ce qui ne va pas dans l’approche de Rancière

Jacques Rancière a donné récemment un excellent entretien à l’Obs, « Les idéaux républicains sont devenus des armes de discrimination et de mépris ».

On s’y reportera donc avec intérêt quant aux points positif. Je ne reviens là que sur ceux qui me paraissent des impasses évidentes.

La principale concerne une appréciation importante donnée au détour d’une analyse sur le danger représenté par le FN. Rancière considère que le FN est principalement un produit de la névrose institutionnelle, plus un produit de la droitisation des élites, et en ceci guère différent de l’UMP. En particulier, si le FN arrivait au pouvoir, il ne mènerait pas, pense t-il, une politique très différente d’un gouvernement UMP. On peut certes discuter de ceci (lié évidemment à l’idée qu’il développe aussi que ce que nous vivons n’a rien à voir avec les années 30). L’important pour moi est ailleurs. Il est clair que pour Rancière, la « droitisation » est un produit d’en haut, plus un produit systémique institutionnel. Rien ne viendrait d’en bas, sauf que l’écroulement du PC et du gauchisme prive les classes populaires d’une fonction « tribunicienne » occupée en conséquence par le FN. C’est évidemment ce qu’il veut dire quant il avance : « Par ailleurs, il est trop simple de réduire le vote FN à l’expression d’idées racistes ou xénophobes ».Et, c’est ici le point majeur ; il se demande ingénument, « Quant aux «sentiments profonds» des masses, qui les mesure ? ». Rapprochez les deux et il est clair que pour lui, seul le fait de « se tromper de colère » est en cause « en bas ». Vision malheureusement bien trop optimiste.
C’est que tout le système de Rancière exclut en réalité la possibilité que le peuple, plus ou moins, dans telle et telle de ses fractions, puisse non seulement succomber à des idéologies si manifestement opposées à ses/leurs propres intérêts profonds, mais les produire en partie. Si c’était le cas, alors se limiter à opposer les « vrais savoirs » d’en bas aux « faux savoirs » d’en haut, manipulés, technocratiques et oppressifs par nature, une telle opposition donc ne marcherait plus. Car comment alors se contenter de « laisser parler » ceux d’en bas si ce qu’ils disent est (parfois) intolérable ? Accepter même partiellement que le FN représente aussi un défi « en bas », et c’est tout le système Rancière qui est atteint.
Ceci soulève deux questions, au moins. La première, qu’on voit clairement vivre ici, est que si la séparation entre « vrais savoirs » et « faux savoirs » oppose effectivement d’un côté ceux d’en haut à ceux d’en bas (surtout quand il s’agit de prétendus experts « économiques »), elle oppose aussi ceux d’en bas entre eux. On peut toujours estimer que là, pour ce « faux savoir » d’en bas, il ne s’agit que d’une réfraction de l’hégémonie d’en haut, on n’en sort pas pour autant. Outre que c’est faire peu de cas du coup de la créativité propre d’en bas (n’est-elle attestable en théorie que si elle contribue à une pensée émancipatrice ? évidemment que non), même une fois produite par ce mode venu « d’en haut », elle existe ensuite pour elle-même.
La deuxième question, plus théorique et abstraite est l’hypothèse que développe Rancière (moins là que dans ses ouvrages) sur le fait que les savoirs (tous les savoirs) sont d’ores et déjà disponibles chez « ceux d’en bas », pour peu qu’ils soient mis en développement. Attention il ne s’agit pas là du principe (commun lui à toute la gauche, et à moi-même) d’éducabilité universelle. Même si on sait que ce principe connaît des limites et des exceptions, il veut dire que tout savoir, pratique et théorique, est accessible sous une certaine forme à tout le monde. Mais chez lui c’est autre chose ; il s’agit d’un héritage lointain de la maïeutique socratique, où le pédagogue ne transmet rien de spécial, il se contente de faire « accoucher » des savoirs déjà présents. Soit de simplement les révéler, soit d’en développer les prémices pré existantes sans aide particulière du maître. C’est ce qu’explique Rancière s’appuyant sur le pédagogue Jacotot, quand il critique le « mythe de la pédagogie », selon lequel un savoir aurait besoin d’être expliqué par le maître afin de pouvoir être compris par l’élève. D’un point de vue anthropologique on se demande alors comment il se fait que toutes les communautés humaines n’aient pas produit l’écriture, et pourquoi tant de civilisations mathématiques super développées n’aient pas produit le zéro, invention majeure tardive de la culture humaine. Et que la grande majorité des autres communautés aient dû « emprunter » ces constructions décisives. De plus même si le maître « physique » se met en absence, la méthode Jacotot suppose des aides écrites (des manuels, des éditions bilingues) qui sont elles-mêmes des outils construits en vue d’apprendre, des « aides à l’étude », ce qu’est très exactement le maître d’école, un « directeur d’étude ». La question est alors plus complexe : il y a bien des « faux savoirs » (de l’idéologie) ; il y en a « de vrais » (en fait, on le sait bien, la distinction est bien plus complexe, on ne va pas s’étendre là dessus). Et par ailleurs il y des « savoirs » en grand nombre, « vrais » et « faux » chez tout le monde, donc chez « ceux d’en bas », et ceci indépendamment de l’étude scolaire. Et les premiers, non scolaires, sont en bien plus grand nombre et plus vitaux que les seconds (apprendre à marcher par exemple). Enfin il y a des savoirs spontanément indisponibles si on ne les apprend pas spécifiquement (faire du ski et de la mécanique quantique), lesquels peuvent certes se maîtriser tout seul (mais difficilement), ou alors appuyé sur un système d’aide (une école, par exemple de ski, ou juste ses parents), façon qui s’est révélée incomparablement plus efficace pour ce faire (apprendre à lire et écrire par exemple, sinon pourquoi demander des moyens pour ces écoles dans le monde entier ? Et pourquoi Boko Haram s’y oppose ?).
Quels rapports avec ce que discute Rancière ? Beaucoup. En particulier ceci que dans la complexité de ces savoirs et de leur acquisition, si l’opposition « haut » / « bas » a un sens, elle n’épuise pas toute l’affaire. Même s’il est « d’en haut » le savoir d’Einstein se met difficilement de côté. Et pourtant des savoirs « d’en bas » sont produits en permanence du dehors et du dedans le système. Sauf que postuler qu’ils vont tous dans le bon sens, pourquoi ? Selon les périodes, les rapports de force, ils peuvent aussi bien et contradictoirement aller en sens inverse. Et, franchement, se rassurer en estimant qu’il n’y a aucune « droitisation » d’en bas aujourd’hui en France est un peu court. Et dans l’espace de cette complexité se niche la nécessité du combat politique (quelqu’en soit la forme) pour disputer l’hégémonie, en bâtir une autre, ce qui ne peut se résumer seulement à dégager l’espace pour une indispensable libre expression « d’en bas ». Et même si l’engagement d’en bas est décisif pour toute perspective émancipatrice. Mais le reconnaître, et c’est tout le système de Rancière qui se met à branler.

Deuxième commentaire. Voilà comment Rancière répond à la question suivante :

N’est-il pas légitime de combattre le port du voile, dans lequel il n’est pas évident de voir un geste d’émancipation féminine ?
La question est de savoir si l’école publique a pour mission d’émanciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas également émanciper les travailleurs et tous les dominés de la société française ? Il existe toutes sortes de sujétions – sociale, sexuelle, raciale. Le principe d’une idéologie réactive, c’est de cibler une forme particulière de soumission pour mieux confirmer les autres.
Les mêmes qui dénonçaient le féminisme comme «communautaire» se sont ensuite découverts féministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c’est d’abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif. Et, en général, c’est aux gens qui subissent l’oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution.

Jacques Rancière, on le voit bien, ne répond pas à la question, et ne s’engage en aucune manière sur une appréciation propre sur la nature du port du voile. Et mélange plusieurs questions diverses. D’abord il ramène la question à l’école (alors qu’elle est d’évidence plus générale). Même dans ce cadre, la réponse est ambigüe. L’école dit Rancière n’est pas « libératrice » si l’on prend en compte toutes les inégalités sociales qu’elle ne traite pas (sexuelle, raciale, sociale). Sauf qu’en l’occurrence il va trop vite. L’école est un appareil idéologique d’Etat, d’un Etat spécifique d’une oppression de classe. Il en découle qu’on ne peut penser une école pleinement démocratique et pleinement émancipatrice tant que la société elle-même est inégalitaire. Mais après, c’est une question de degré. C’est comme l’Etat lui-même. L’Etat nazi comme celui de la 5ème République sont des Etats bourgeois. Mais il y a des différences que tout le monde connaît, et partant, un espace de combat non sur la nature générale de cet Etat, mais sur ses formes spécifiques. De même si l’école pleinement démocratique exige une société démocratique, l’école peut quand même l’être plus ou moins, démocratique. Celle qui exclut les juifs parce que juifs est pire que celle qui les accepte à égalité (la preuve par les Roms aujourd’hui).
Oui, bien entendu, et contrairement à ce que dit Rancière, l’école contribue à la lutte pour l’émancipation des femmes. Le plus évident est dans ses programmes explicites, qui comportent une part d’éducation à l’égalité hommes/femmes (et même si la pression intégriste a fait annuler les abcd de l’égalité). Et tout simplement dans les cours d’histoire, d’éducation civique, de littérature. Ce n’est pas pour rien qu’une bataille constante est menée (devrait être menée) contre les stéréotypes de genre (et de race) dans tous les contenus des manuels, et dans toutes les disciplines. Rancière dirait-il que ce n’est pas la fonction de l’école ? Mais il y a bien plus : la mixité garçons/filles, laquelle a suivi historiquement l’établissement de programmes communs pour les deux sexes, est une contribution encore bien plus décisive dans le long combat pour l’égalité. Et on pourrait multiplier les exemples. On sait, avec Jaurès que « la neutralité » de l’école est un mythe ; elle est engagée jusqu’à la corde par des choix de ce genre. Et ceci ouvre donc, sur le principe, un espace spécifique de combat, sur le contenu duquel il faut se prononcer.
Une fois ceci admis, la question ici devrait donc être posée sous cette forme : l’école doit-elle s’engager sur la question du voile des élèves ? En terme de mise en cause d’une croyance religieuse, sûrement pas, Rancière a raison là dessus. La Loi de 2004 dit le contraire, mais c’est une claire remise en cause de l’interprétation, canonique jusque là, de celle de 1905. Remise en cause dirigée contre l’Islam et sa visibilité. Mais en tant que symbole d’oppression des femmes, la question est différente. Et, retour à la question à laquelle Rancière se garde de répondre : est-ce oui ou non un signe d’oppression ? Sous une forme aussi générale, et aussi symbolique, abstraite pourrait-on dire, difficile de répondre. Mais si on prend du recul, si on mesure non à l’échelle individuelle (à ce niveau les significations sont d’une multiplicité infinie) mais à l’échelle sociale, une Egypte nassérienne qui comptait à peine 15% de femmes portant le voile n’est pas la même que l’actuelle qui en compte plus de 90%. Et cela est indépendant de la question du choix individuel « libre » ou non. C’est une donnée en tant que telle. Non pas la cause en fait, mais surtout la conséquence d’une évolution très défavorable aux droits des femmes (concernant les libertés de comportement et leur égalité avec les hommes, mais aussi des éléments très concrets comme l’évolution du droit de la famille, l’obsession de la virginité. Et on sait bien que des liens existent idéologiquement, quand on sépare les sexes à ce point, avec les droits des homosexuel-le-s). Rancière d’ailleurs, sans répondre à la question, glisse à une autre, « le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c’est d’abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif » Avec une contradiction flagrante : si c’est à elles d’en décider, qu’est-ce qui l’autorise, lui, à juger que le statut est « sûrement problématique » ? Au nom de quelle grille de valeurs cachées il émet ce jugement ? Il dit : « c’est aux gens qui subissent l’oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution ». Il a raison, en particulier dans sa dernière phrase. La première c’est moins net : on aurait pu exiger de tel philosophe des Lumières, par cohérence, de « lutter contre l’esclavage », même si aucun esclave, nulle part, n’était en mesure de le faire. Même si, évidemment, la libération elle-même dépend de la mobilisation des opprimés. Mais admettons donc. Sauf que les choses apparaissent moins nettes que ce qu’il semble, en particulier parce que l’idée sous jacente est que « dégager ce qui est oppressif » et « lutter contre la soumission » s’obtiennent par une parole claire, unique, voire unanime, des opprimé-e-s. Vieux retour du fantasme de l’essentialisation. Mais non : c’est toujours des parties des opprimé-e-s qui parlent, et parfois c’est une polyphonie, parfois une cacophonie. Et parfois la guerre, comme on le voit en Irak.
Prenons un exemple plus lointain pour saisir la question. Celui du travail du dimanche. C’est une évidence criante que, dans le cas général, personne « n’oblige » les travailleurs qui le réclament à le faire. Et c’est encore plus évident de comprendre que la loi qui les en empêche est une contrainte et une atteinte à leur liberté. Pour saisir qu’on n’est « libre » qu’en un certain sens, il faut un détour par l’état des salaires, celui du chômage, etc. Il n’y a jamais aucune décision si « libre » qu’elle puisse s’émanciper du cadre où elle se prend. Et évidemment il en est de même du choix de porter le voile. Le syndicalisme en France s’oppose de toutes ses forces à l’extension du travail du dimanche, parce que le droit au repos de la majorité prime sur la liberté de celles/ceux qui veulent travailler ce jour là. Où est « la parole des opprimés » ici ? Eh bien il y en a deux (au moins), et, au nom de valeurs portées par les opprimés eux-mêmes, on aboutit à deux choix différents. Et, si on n’en fait pas partie, des gens directement concernés, on est quand même embarqués, contraints au jugement au nom d’un système de référence (là soit de solidarité de classe soit libéralisme) qui conduit à un choix politique polarisé.
Donc l’argument général est juste (on ne libère pas les gens à leur place, ou alors ça s’appelle la dictature) ; mais « les gens », il est rare qu’ils se manifestent d’une manière simple et claire. Ce n’est jamais que les plus forts qui parlent en leur nom, et partant cette parole là aussi peut être jaugée à l’aulne de critères plus généraux.
Non décidément, se débarrasser de toutes ces questions est décevant. Oui, d’une partie du peuple lui-même peut monter une parole désastreuse ; non le peuple (et les opprimés) ne parlent jamais d’une seule voix. Mais oui, l’émancipation sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. Contradictoire ? Comme la vie elle-même.
Alors il vaut beaucoup mieux ne pas accepter ces facilités et traiter la question au fond. La pression sociale au port du voile, l’élargissement du nombre de celles qui le portent est une question (parmi d’autres, mais une question) quant à l’évolution des rapports hommes/femmes. Mais il n’y a pas de lien direct entre une analyse générale et les mesures pratiques à défendre. Il n’en découle pas (pas du tout) que la façon d’y répondre doive être coercitive (par la loi, le rejet, voire les agressions violentes). Ce n’est pas une règle générale : je suis favorable aux mesures coercitives contre le racisme (et à la non neutralité de l’école par exemple sur ce sujet). Mais là il faut tenir compte de deux éléments (au moins) entremêlés. Il existe ici, sur cette question, inévitablement, un mélange inextricable entre l’aspect religieux et celui des rapports hommes/femmes. Or, dans un climat de plus en plus islamophobe, visant une religion minoritaire mais fortement présente dans une fraction particulièrement défavorisée du prolétariat, le choix de la coercition ira renforcer la face sombre de la société. Et, c’est le second point, sans bénéfice aucun pour la cause des femmes concernées, au contraire. Qui peuvent même être tenues, elles, comme premières responsables de l’oppression qu’on dit qu’elles subissent. Analyse concrète d’une situation concrète : aujourd’hui faire tourner la roue à l’envers sur cette question ne peut dépendre que d’évolutions internes en Islam (le recul des interprétations les plus rigoristes) et de la lutte des femmes elles-mêmes non d’abord sur les symboles, mais sur les éléments concrets qui construisent l’inégalité (la « théorie » de la complémentarité des rôles de la femme et de l’homme, la domination de mœurs ouvrant sur des injonctions inégalitaires entre sexes, etc.). Lesquelles évolutions à leur tour dépendent d’une marche à l’égalité plus générale dans notre société (en particulier égalité sociale), et à la fin des impérialismes post coloniaux (entre autres).
Peut-être aboutit-on alors aux mêmes conclusions que Rancière. Mais ce qui compte aussi dans ce débat est tout autant comment on y vient. La façon d’y parvenir de Rancière me paraît peu convaincante, et lourde de risques si on l’étendait au-delà de ce qu’il traite spécifiquement (par exemple le travail du dimanche…).

Blog
Auteur:
Samy Johsua

 

Né en 1940, JACQUES RANCIÈRE a été l’élève d’Althusser avant de rompre avec le marxisme traditionnel au début des années 1970.
Très influent à l’étranger, notamment aux Etats-Unis, il plaide pour l’égalité des individus et n’a cessé de dénoncer l’idée qu’une élite détiendrait un savoir supérieur à celui du «peuple».
Ses ouvrages les plus marquants sont: «le Maître ignorant» (1987), «le Partage du sensible» (2000) «la Haine de la démocratie» (2005) et «le Spectateur émancipé» (2008).

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