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Aubervilliers, 17 octobre 2015

Aubervilliers, 17 octobre 2015

tribune publiée dans L’Obs

Certains citoyens français, notamment parmi ceux qu’on persiste à distinguer comme «issus de l’immigration» postcoloniale, ne s’identifient pas à la République française. C’est le constat qu’on fit une fois de plus, en janvier 2015, lorsque certains osèrent déclarer qu’ils ne se sentaient pas «Charlie».

Cela aurait pu être l’occasion d’une prise en considération lucide du vif ressentiment provoqué par l’exclusion systémique dont sont l’objet dans notre pays des «citoyens diminués». Il fut nettement plus commode de diagnostiquer une faillite de l’école et des enseignants dans leur fonction supposée de transmission de l’amour de la République.

Le ministère compétent prescrivit un remède d’une criante absurdité: la morale et le bâton. Des cours d’éducation morale et des cérémonies patriotiques, assortis du signalement des «déviants» (fussent-ils âgés de 8 ans, comme le petit Ahmed), aux procureurs. Une fois de plus, l’occasion fut magistralement manquée.

1961, « l’événement-matrice »

La France s’est en réalité construit ces dernières années un nouvel ennemi intérieur: une prétendue «communauté musulmane», collectivement suspecte d’une déloyauté qu’elle feint de découvrir sans jamais chercher à la comprendre. Alors qu’on commémore ces jours-ci l’anniversaire du massacre de dizaines de manifestants «Français musulmans d’Algérie» par la police parisienne le 17 octobre 1961, saisissons l’occasion pour rappeler que cette stigmatisation obsessionnelle relève largement de l’impensé colonial français.

À la charnière des histoires coloniales et postcoloniales de la France, la sanglante répression «au faciès» de 1961 est «l’événement-matrice», selon le mot de Pierre Vidal-Naquet, de bien des «ratonnades» réelles ou symboliques. Parmi ses causes, on trouve une hantise qu’on n’appelait pas encore islamophobie: celle de la dangerosité, construite dans l’imaginaire colonial français, des musulmans.

Pour justifier les violences policières et la rafle géante qu’il dirigea ce jour-là, Maurice Papon invoquait déjà l’essence fanatique et violente des «Français musulmans» immigrés en métropole. Le fantasme de l’hétérogénéité radicale de l’islam et le traitement des musulmans comme gibiers de police sont des héritages coloniaux.

Patriotisme et négationnisme

Il y a près de trente ans, Jean-Luc Einaudi entama un long et difficile combat pour faire connaître et reconnaître le crime d’État du 17 octobre 1961. L’existence même de l’évènement ne fut officiellement admise qu’après cinquante-et-un ans, mais, pour ainsi dire, du bout des lèvres. En 2012, le président reconnut une «tragédie» et «la douleur des victimes». Mais il s’arrêta au seuil d’une vérité historique politiquement inavouable, ne mentionnant ni la nature raciste de la répression, ni la barbarie du modus operandi, ni, surtout, les écrasantes responsabilités politiques au plus haut niveau.

Ainsi l’État français procède-t-il chaque fois qu’il est obligé de reconnaître un «drame» colonial: les massacres de Thiaroye (1944), de Sétif (1945), la torture et les disparitions pendant la guerre d’Algérie sont évoqués, la souffrance des victimes déplorée, mais pas question d’admettre qu’ils furent le produit du colonialisme républicain.

Ce refus, lourd de conséquences, s’est fait plus obstiné encore depuis quelques années. Le vent mauvais de la xénophobie et du racisme qui nous fait suffoquer à nouveau comme jamais depuis la fin de la guerre d’Algérie a en effet un pendant mémoriel dans l’anti-«repentance».

Une doxa patriotique négationniste qui voudrait effacer tout ce qui entache l’histoire de France et qui considère curieusement toute expression de la vérité, y compris à l’école, comme une dangereuse concession faite à la population française «issue de l’immigration» postcoloniale, à nouveau tenue pour une cinquième colonne. On a pu en constater la vigueur lors de la récente crise d’hystérie identitaire provoquée par une réforme assez anodine des programmes d’histoire au collège.

Pour un bilan complet du colonialisme

On fait donc comme si cette histoire n’intéressait que les «minorités» françaises issues de l’immigration postcoloniale. Comme si la colonisation et ses sanglantes répressions n’avaient pas été menées au nom même du peuple français, et par des hommes et des institutions clairement identifiés. Comme si ce n’était pas le droit élémentaire de tous les citoyens, comme aimait à le dire Einaudi, de savoir ce qui fut commis en leur nom. Comme si, une fois la compassion rituellement exprimée, aucune leçon n’était à tirer sur le système dont résultèrent ces explosions de violence coloniale et raciste et dont nous sommes les héritiers.

L’Allemagne vient de qualifier officiellement de «génocide» les massacres coloniaux qu’elle commit au début du XXe siècle dans l’actuelle Namibie. Pour nous aussi, la reddition des comptes dans un bilan complet du colonialisme est inéluctable et urgente.

Ce n’est ni d’incantation morale ni de traitement sécuritaire que nous avons besoin, pour que tous aient vraiment part à l’histoire de France. C’est d’honnêteté et de vérité. Celles-ci consisteraient à admettre ce que nous savons fort bien et à en examiner lucidement la portée; à sortir de l’aphasie française sur l’origine du racisme qui imprègne depuis la fin de l’empire notre société et qui flambe aujourd’hui.

Dans le colonialisme, la République piétina gravement ses valeurs proclamées. En le reconnaissant, cette République réduirait un tant soit peu l’écart vertigineux entre ce qu’elle prétend être et ce qu’elle est réellement.

Fabrice Riceputi

Fabrice Riceputi enseigne l’histoire-géographie. Il est l’auteur de « La bataille d’Einaudi. Comment la mémoire du 17 octobre 1961 revint à la République » (2015, ed. Le passager clandestin)

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