Étiquettes

 

Publié dans Le Monde le 13/11/2015

Dans notre société, on ne devient pas blanc, on naît de cette « couleur », avec tous les privilèges qui y sont attachés. Bien sûr, cette « blanchitude » n’est ni raciale ni génétique. Bien qu’« immigré », parce que né à l’étranger de parents non français, je n’ai, au cours de mes cinquante et quelques années de vie en France, jamais subi un contrôle au faciès, jamais été fouillé au corps, jamais été insulté par un policier. Les deux seules fois où je me suis fait arrêter, ce fut pour des raisons politiques, pour avoir balancé des œufs pourris sur le cortège du président américain Richard Nixon en 1969 et pour avoir occupé l’ambassade du Chili après le coup d’Etat du général Augusto Pinochet en septembre 1973.

Ce « privilège blanc », je n’en ai totalement pris conscience que dans les années 1990, durant la scolarité de ma fille. Nous habitions un quartier du Xeme arrondissement, elle fréquentait le lycée Jacques Decour, un établissement bien noté, mais au public « mélangé » comme on dit. Chacun de ses camarades noirs ou arabes était contrôlé plusieurs fois par semaine, elle jamais.

J’ai été élevé dans une culture internationaliste, mais aussi dans l’idée que, parfois, l’universalisme pouvait servir de camouflage à une domination qui ne veut pas dire son nom. Refuser de voir l’oppression de certains groupes, c’est l’avaliser. Pendant combien de décennies, la République a été aveugle à l’asservissement des femmes ?

La sujétion en France des populations issues de l’immigration coloniale, une réalité ancienne, a longtemps été combattue par les grandes organisations antiracistes, notamment après la fin de la guerre d’Algérie. Mais depuis, il faut le reconnaître, la fracture avec ces populations n’a cessé de s’élargir. La Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 a débouché sur une formidable entreprise de récupération de la part du Parti socialiste qui a marginalisé les marcheurs et leurs revendications, et les a remplacés par les cadres et les slogans creux de SOS-Racisme. Cette association est devenue, au fil des ans, une coquille vide qui n’existe plus que grâce aux subventions étatiques et municipales inversement proportionnelles à son nombre d’adhérents.

Que dire des autres organisations antiracistes ? Sans évoquer les dérapages du Mouvement contre le racisme et l’antisémitisme (MRAP) sur le soi-disant racisme « anti-blanc », bornons-nous à évoquer la Ligue internationale de lutte contre le racisme et l’antisémitisme (Licra), dont la « blanchitude » de la direction est encore plus étincelante que celle de l’Assemblée nationale. À l’heure où s’affirme une contestation des politiques de l’Etat d’Israël, en particulier chez les jeunes issus de pays colonisés, qui perçoivent, presque spontanément, ce qu’est la colonisation dont sont victimes les Palestiniens, la Licra amalgame juif, sionisme et Israël, favorisant par là même l’antisémitisme qu’elle prétend combattre. En tentant de criminaliser le mouvement non violent Boycott désinvestissement sanctions (BDS), elle reprend l’argumentation d’Israël dont elle est devenue une officine en France.

Comment s’étonner que les jeunes « racisés » ne fassent pas confiance à ces organisations et soient tentés de s’organiser de manière autonome ? Qu’ils et elles veuillent être eux-mêmes les porte-parole de leurs oppressions, de leurs aspirations, de leurs rêves ? Que les jeunes femmes, portant ou non le foulard, rejetées par toutes ces organisations antiracistes fassent entendre fièrement leur voix ? La Marche de la dignité du 31 octobre a marqué une étape dans cette affirmation. Organise-t-elle l’exclusion des blancs, comme le prétend Emmanuel Debono (Le Monde, 10 novembre) ? Ce n’est pas ce qu’ont pensé les blancs qui y ont participé. Le mouvement noir aux États-Unis excluait-il les blancs de ses combats ? On peut certes pointer les différences entre les deux pays, mais à l’heure où le premier ministre français pointe l’apartheid dans nos banlieues, à l’heure où la ghettoïsation progresse, à l’heure où les assassins de jeunes en banlieue s’en tirent sans dommages, on peut aussi faire des parallèles.

Écoutons ce que proclamait Malcolm X, il y a environ un demi-siècle : « Nous les masses noires, ne voulons pas de ces leaders qui cherchent notre soutien et viennent à nous en représentant un parti politique. Ils doivent venir vers nous en tant que leaders noirs représentant le bien-être des noirs. Nous ne suivrons aucun leader qui se réclamera de partis politiques. Les deux partis (démocrate et républicain) sont contrôlés par les mêmes personnes qui ont abusé de nos droits et qui nous ont trompés avec des fausses promesses à chaque fois qu’approchaient des élections. » Un constat que pourraient reprendre ceux qui ont voté Nicolas Sarkozy en 2007 ou François Hollande en 2012.

Alain Gresh est journaliste, il est notamment l’auteur de La République, l’islam et le monde (Fayard).

Advertisements