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LE MONDE | 19.10.2016

Par Laurence De Cock (Professeure d’histoire-géographie) et Grégory Chambat (Enseignant)

En cette rentrée, le débat sur l’éducation est plus que jamais enkysté par les appels au retour à l’ordre moral, à l’autorité et à « l’identité nationale ». Mesures simplistes (port de l’uniforme ou salut au drapeau) et offensives idéologiques (sur le « roman national » ou contre l’enseignement des questions de genre) sont relayées en « une » des magazines ou dans des pamphlets hargneux livrant les prétendus « pédagogistes » à la vindicte populaire.

Sous des aspects plus ou moins folkloriques, c’est la nostalgie d’une école de la ségrégation sociale, du chacun à sa place et de l’entre-soi qui avance masquée. Car ces discours sur le « bon vieux temps » participent d’une offensive réactionnaire qui vise en réalité l’égalité et la démocratie, à l’école et au-delà.

La perspective de la présidentielle alimente cette course à la surenchère « décliniste ». La présidente du Front national (FN), Marine Le Pen, ne s’y est pas trompée, consacrant sa première « convention présidentielle » à la question scolaire pour « capitaliser » sur les discours « antipédagogistes » et tenir sa revanche sur « l’esprit de 68 ».

Depuis trente ans, les déplorations sur le naufrage de l’école, annonciateur de l’effondrement de la « civilisation », sont à la fois le socle de la stratégie de reconquête de l’hégémonie culturelle par les droites extrêmes et l’assise idéologique d’un courant national-républicain.
Nouvelle chasse aux sorcières

« Ayatollahs de la pédagogie », « Khmers rouges », « nouveaux Mao », « barbares », « assassins de l’école », « pédagogiches » ou « pédabobos » : la « guerre civile des mots » des « antipédagogistes » ne semble plus souffrir de limites.

Du complot des « forces obscures » de Jean-Claude Milner – l’inventeur du fumeux concept de « pédagogisme » (De l’école, Seuil, 1984) – à la campagne de promotion du livre de Carole Barjon (Mais qui sont les assassins de l’école ?, Robert Laffont, 234 p., 18 euros) inspirée des avis de recherche de criminels, il y a une permanence dans le confusionnisme. Désormais, quiconque veut écrire sur l’école peut se passer de toute rigueur d’analyse ou d’enquête de terrain.

Cette nouvelle chasse aux sorcières concerne toutes celles et tous ceux qui, par leurs pratiques au quotidien et par leurs engagements, ne se satisfont pas de l’école telle qu’elle est – trop inégalitaire, ségrégative et conservatrice. Sociologues, pédagogues, historiens sont les empêcheurs de « régresser en paix », de réformer à reculons de l’histoire, du social, de la justice, de l’égalité.

N’hésitant plus à convoquer les « éléments de langage » forgés par la matrice néodroitière, cette nébuleuse, nostalgique d’un ordre scolaire – et social – ancien, étend son influence sans qu’on s’en alarme.
Assauts répétés

Car c’est autour de l’école que se nouent ces alliances : par un meeting commun en septembre 2015 pour le député (Debout la France) de l’Essonne, Nicolas Dupont-Aignan et l’ancien ministre Jean-Pierre Chevènement, applaudis par le représentant de SOS Education et l’entrepreneur Charles Beigbeder ; lorsque Jean-Paul Brighelli, l’auteur de La Fabrique du crétin (Folio, 2006), salue le programme éducatif du FN (septembre 2015) d’abord, et accepte d’intervenir à l’université d’été du parti frontiste ensuite (septembre 2016).

Tout récemment, c’est Alain Finkielkraut qui se met à faire l’éloge des écoles privées hors contrat, avant de se reprendre in extremis (« Répliques », du 8 octobre), sachant que ces dernières sont aujourd’hui pour beaucoup chapeautées par la Fondation pour l’école, proche des traditionalistes et de La Manif pour tous.

Pour son retour dans la rue, le mouvement contre le mariage homosexuel élargit d’ailleurs son combat aux questions éducatives. On en vient à se demander qui sont alors les dangereux fossoyeurs de l’école publique…

On nous rétorquera que non, le récent succès de librairie de Céline Alvarez, Les Lois naturelles de l’enfant (Les Arènes, 464 p., 22 euros), prônant la rencontre des neurosciences et de la méthode Montessori, prouve la résistance de la pédagogie à ces assauts répétés.
Nébuleuse « réac-publicaine »

S’il n’est nullement question de comparer cette expérience aux plumitifs confortablement isolés du terrain qu’ils fustigent, il n’en reste pas moins que ce livre est aussi une attaque en règle de l’école publique et de ses enseignants, comme en témoigne sa promotion sur le dos du travail ordinaire et invisible de milliers de professeurs des écoles.

La démarche est donc faussement généreuse et porte en creux le même anathème que les hérauts de l’« antipédagogisme » : ringardiser le service public, le travail enseignant et la perspective de justice sociale portée par la pédagogie.

Trop longtemps, les militantes et les militants pour une autre école se sont contentés de hausser les épaules et de ne pas répondre à ces éructations délirantes. Résultat, petit à petit, cette nébuleuse « réac-publicaine » et ses supplétifs néolibéraux s’arrogent le monopole de la contestation de l’institution scolaire… et renvoient leurs adversaires à la seule posture « défensive » de l’institution.

Pour nous, au contraire, l’heure est à l’offensive, non seulement contre les tentations et les tentatives réactionnaires mais aussi contre les injustices sociales du système et ses impasses. La crédibilité de nos luttes et de nos pratiques pédagogiques est à ce prix.
Pour une « pédagogie critique »

Parce que, à la différence des éditocrates et des pamphlétaires de l’« antipédagogisme », nous vivons au jour le jour la réalité des établissements scolaires ; parce que nous nous battons, avec nos syndicats, nos collectifs, pour des conditions de travail et d’enseignement à la hauteur des enjeux, parce que nous sommes les témoins des effets destructeurs de la crise économique et sociale sur les élèves et leurs familles, nous savons que la question éducative est d’abord et avant tout une question sociale.

Nous savons qu’une école émancipatrice ne se construit pas sur le repli identitaire, sur la légitimation des inégalités ni sur le dressage ou le câblage des corps, des cerveaux et des esprits.

Mais nous savons aussi, après cinq années de refondation de l’école, sans perspective sociale et égalitaire, que ce n’est pas « d’en haut » que viendront les transformations de l’école. A l’instrumentalisation de la pédagogie par les gestionnaires du système au service du libéralisme triomphant, nous répondons par une « pédagogie critique » qui s’efforce, au jour le jour, de construire les outils dont pourront se saisir nos élèves pour s’émanciper individuellement et collectivement.

A la différence des nostalgiques de l’école d’hier, nous ne réduisons pas nos ambitions éducatives au « b.a.-ba » de l’instruction minimale, comme au temps de Jules Ferry. Lire, écrire, compter, oui ; mais aussi penser, s’exprimer, créer…
« Révolutionner » l’enseignement

Le niveau de démocratie d’un système ne se mesure pas au nombre de dominés à qui l’on accorde le privilège de rejoindre le camp des dominants. Une école démocratique et émancipatrice doit se fixer comme horizon la capacité de permettre à chacun et chacune de transformer le monde pour le rendre plus juste et plus vivable.

Il y a tout juste cinquante ans disparaissait Célestin Freinet, en butte à la haine des réactionnaires et de l’extrême droite d’alors. Nous nous revendiquons toujours de son héritage, celui d’un engagement militant, dans et hors de la classe, contre « l’école, fille et servante du capitalisme ».

Son projet éducatif et politique est aussi le nôtre – non plus « développer, améliorer, réformer l’enseignement, [mais] le révolutionner ». Il reste toujours en chantier et met plus que jamais en rage les tenants de l’ordre établi. C’est bon signe, continuons !

Laurence De Cock a notamment codirigé avec Emmanuelle Picard « La Fabrique scolaire de l’histoire » (Agone, 2009). Elle est membre du collectif Aggiornamento histoire-géographie.

Grégory Chambat est l’auteur de « L’Ecole des réac-publicains. La pédagogie noire du FN et des néoconservateurs » (Libertalia, 264 p., 10 €) et coresponsable, avec Catherine Chabrun, de « Célestin Freinet, le maître insurgé. Articles et éditoriaux, 1920-1939 » (Libertalia, 190 p., 10 €). Il enseigne en collège à Mantes-la-Ville (Yvelines).

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